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L'Allemagne s'affirme en Europe, les USA deviennent une puissance unipolaire. La France, destabilisée, se replie. Si, en Europe, le couple franco-allemand constitue encore le moteur de la construction européenne, le rôle accru d'Helmut Kohl incarne bien la montée en puissance de l'Allemagne. La France, de fait, perd l'initiative : le Parlement allemand (rapport CDU/CSU de septembre 1994) dessine l'avenir politique de l'Europe en proposant une unification selon le schéma fédéraliste, centré autour d'un "noyau dur" de pays riches et le renforcement des liens transatlantiques par l'adhésion des futurs membres européens de l'Est à l'OTAN. |
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Par ailleurs, l'Allemagne défend vigoureusement l'élargissement vers le Nord (qui deviendra effectif en 1995) et vers l'Est (à partir de l'an 2000). Enfin, elle fixe le centre de décision économique de l'Europe en Allemagne (Banque centrale sur le modèle de la Bundesbank). Face à cette offensive, la France réussit à faire prévaloir une zone monétaire élargie au Sud, impose le partenariat euro-méditerranéen (1995) à Barcelone mais y consent une vision strictement libre-échangiste des rapports Nord/Sud, de même d'ailleurs qu'elle acquiesce au subtil démantèlement des accords de Lomé (2000-2006). Deux évènements
majeurs vont jeter une lumière crue sur l'effacement politique
de la France. D'une part, l'alignement français sur les USA durant
la guerre du Golfe, brisant durablement les relations privilégiées
que la France entretenait avec le monde arabe. De cette soumission à
l'atlantisme, la France ne récolte rien d'autre que sa banalisation
en Europe : elle n'est même pas invitée à la conférence
de Madrid sur le Proche-Orient !
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D'autre
part, en acceptant, sous pression allemande, l'application du principe
de libre autodétermination pour la Slovénie et la Croatie
en échange du Traité de Maastricht, elle se condamne, dans
un contexte de polycentrisme accéléré et incontrôlable,
à un isolement plus grand encore. La Russie impuissante, la décomposition
de la Yougoslavie transforme le régime de Milosevic en despotisme
sur les minorités cependant que celles-ci apparaissent de plus
en plus comme les clientes naturelles de l'Allemagne et des USA. L'arrivée, en octobre 1998, du nouveau gouvernement socialiste en Allemagne accélère plus encore l'affaiblissement de la France en Europe. |
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Sur
les principaux dossiers, les divergences éclatent : nucléaire,
réforme de la PAC, de l'Agenda 2000, du financement de l'Union
européenne pour la période 2000-2006, du partenariat industriel
enfin où l'Allemagne refuse de s'engager (projet de satellite de
reconnaissance, télécommunications). Le couple franco-allemand
subit un autre coup décisif avec le départ du ministre allemand
des finances Oskar Lafontaine et, surtout, l'élaboration d'un manifeste
commun Blair/Schröder prônant une Europe "sociale-libérale"
et consacrant, peut-être, la naissance d'un axe germano-anglais. |
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Affranchie du contrôle de la communauté internationale, la suprématie américaine ne cesse par ailleurs de s'affirmer. Décision américaine unilatérale de bombarder l'Irak en décembre 1998 (depuis, Américains et Anglais se sont octroyés un "droit de bombardement" illimité sur ce pays, au mépris de l'ONU) ; bombardements de l'Afghanistan et du Soudan sans consultation ni aval de l'ONU (en représailles des attentats contre les ambassades américaines à Dar es Salam et Nairobi en août 1998) ; bombardements de l'OTAN sur l'ex-Yougoslavie (mars-juin 1999) ; nouveau concept stratégique adopté à Washington en avril 1999, permettant à l'OTAN d'intervenir hors zone sans autorisation de l'ONU. Face à ce rouleau compresseur, la France s'est retrouvée seule. A Washington, elle a tenté d'imposer le recours obligatoire à l'ONU pour contrer les initiatives "américano-otaniennes" : elle n'obtient qu'un droit de "consultation" pour cette organisation. L'ordre international élaboré après la seconde guerre mondiale n'est-il pas, dans ces conditions, entrain de rendre juridiquement l'âme ? | ||||||
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De
fait, il ne reste à la France que deux voies : soit la "communautarisation"
de sa politique étrangère, soit l'invention d'une stratégie
" d'indépendance dans la coopération". La première voie suppose l'alignement, dans le meilleur des cas, sur l'impuissance européenne, c'est-à-dire sur cette politique qui réagit mollement aux évènements au lieu de les prévenir. Politique neutralisée par la diversité des intérêts souvent contradictoires des nations de l'Union européenne et surtout, incapable de répondre aux deux grands défis auxquels l'ensemble européen est confronté : l'élargissement à l'Est, l'instabilité sociale au Sud. |
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Le choix d'un "Monsieur PESC" pourra-t-il modifier cette situation ? Il est sans doute trop tôt pour répondre à cette question. Mais on peut toutefois, au vu des dynamiques nationales existantes, se demander s'il ne sera pas autre chose que l'incarnation du plus petit commun dénominateur entre les uns et les autres. Entre l'Allemagne, préoccupée par l'Est et tout à la tâche de restaurer son rôle de puissance centrale (le vieux projet de la Mitteleuropa), l'Angleterre, plus américaine qu'européenne, la France, hésitante et au fond paralysée par son choix concordataire en Europe, des puissances du Sud plus qu'incertaines (Italie aux renoncements prévisibles et Espagne aujourd'hui impuissante), celles du Nord irrémédiablement atlantistes (Danemark, Irlande etc.) peu d'espoir, en somme, de voir émerger une Europe européenne forte et autonome. | ||||||
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A l'inverse, tout laisse augurer, malgré les états d'âme
de la France, que le résultat de ces tropismes conjugués
sera le renforcement du leadership américain que Javier Solana,
ainsi qu'il l'a fait en tant que secrétaire général
de l'OTAN, saura certainement rendre plus suave pour tous. D'ailleurs,
n'est-il pas symbolique que ce soit lui qui devienne Mr. PESC ? La conclusion découle ainsi de source : la "communautarisation" non maîtrisée par la France de sa politique étrangère signifie, dans les faits, une prime au jeu des intérêts américains en Europe. Cela ne veut pas dire qu'il faut abandonner tout projet de politique extérieure commune. Car qui ne voit que l'intrication des relations économiques, l'interdépendance de plus en plus grande, fondent des intérêts communs (stabilité monétaire, sécurité militaire, croissance, etc…) qui, lentement mais sûrement rendent la somme supérieure aux parties qui la composent ? |
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Les
questions qui se posent peuvent ainsi se résumer : la France acceptera-t-elle
de se fondre dans une sorte de "suissification" d'un continent
européen "protégé" par les USA (qui font
toujours payer cette protection rubis sur l'ongle et qui s'en servent,
quoi qu'en disent les tenants de l'OTAN et de Bruxelles, pour renforcer
leur puissance économique) et voué à la seule quête
des avantages commerciaux au détriment de son projet historique
de civilisation ? La France suivra-t-elle le mouvement de soumission au leadership américain qui se dessine en Europe ? rentrera-t-elle dans le rang ? Si l'on en croit Z. Brejinski, l'un des effets majeurs de la construction européenne réside dans l'affaiblissement durable de la France sous le poids économique de l'Allemagne, elle-même condamnée à ne pas pouvoir, pour l'instant, retrouver un magistère politique. En somme, la poursuite de l'avoir émousserait la volonté d'être des Européens : tel serait le principal "bienfait" de la mondialisation libérale… |
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Il
n'est pas facile de répondre à ces questions. Les trente
dernières années ont montré que les élites
économiques françaises se souciaient plus de leurs dividendes
que du rôle historique de la "singularité" française.
La gauche elle-même n'a pas toujours brillé par sa volonté
de défendre le modèle social français. Et n'est-ce
pas précisément pour cause d'Europe, Mitterrand et Valéry
Giscard d'Estaing défendant, main dans la main, le Traité
de Maastricht, que le clivage droite-gauche s'est estompé ? Certes,
depuis peu, la gauche a remis sur le métier le social ; elle
plaide pour une réorientation de la construction européenne
vers l'emploi, la croissance, l'autonomie stratégique en matière
de défense. Mais c'est un truisme d'affirmer que la gauche française
est seule ou presque sur cette position. Plus encore : rien ne dit
qu'il y ait, en France même, accord au sein de la gauche plurielle
sur le contenu à donner à cette bataille pour une autre
Europe. |
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Face à cette situation, les républicains de gauche doivent mener un combat de principes et d'idées. Ils doivent réaffirmer la vocation de la France à montrer la voie pour une Europe européenne. Ils doivent lutter à la fois en France contre le libéralisme de droite et de "gauche", et, en Europe, pour incarner la culture de l'égalité contre l'américanisation des rapports sociaux, c'est-à-dire la culture de l'individualisme adversif. C'est un immense défi historique. Concrètement, cela signifie une politique étrangère déployée sur quatre axes : une coopération européenne renforcée ; un partenariat étroit avec la Russie ; une politique solidaire avec le Sud ; un rayonnement culturel plus grand par une puissante politique francophone. | ||||||
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Une coopération européenne renforcée Lors du sommet de Cologne des 3 et 4 juin dernier, les Européens ont fait d'une défense européenne autonome dans l'OTAN. Les Américains ont été très clairs sur le degré "d'autonomie" de cette défense : elle ne pourra en aucune manière être en contradiction avec la politique de l'OTAN. Autant dire que la politique européenne de défense sera américaine. Le fonctionnement précis de cette défense ne sera défini que progressivement, au cours de l'année prochaine. Les Européens devraient disposer d'une force d'intervention projetable constituée à partir de corps d'armée français, allemand, belge, espagnol et luxembourgeois. Reste entière la question des moyens autonomes dont cette armée pourrait disposer : renseignement, structure de planification etc. |
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Si la France, qui souhaitait une défense européenne hors l'OTAN, choisie néanmoins de participer à cette nouvelle structure, elle devra y développer une stratégie d'influence pour orienter la politique de défense européenne -et au-delà celle de l'OTAN- vers des choix conformes aux intérêts européens. Il lui faudra aussi conserver suffisamment d'indépendance pour intervenir seule le cas échéant ou s'abstenir lors d'interventions qui n'auraient pas son accord. Les négociations à venir sur le fonctionnement concret de la défense européenne seront donc déterminantes. La France devra veiller à ce que les États européens conservent, dans le cadre de cette coopération, la plus grande autonomie possible.
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Le partenariat avec la Russie
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Une politique solidaire avec le SudL'instabilité sociale
et politique au Sud touche directement les sociétés européennes.
France et Europe ont intérêt à soutenir le développement
du Maghreb, de l'Afrique, et à favoriser l'intégration
sociale dans ces sociétés. Ceci passe par le rétablissement
de relations privilégiées (culturelles, politiques, économiques)
avec ces pays et le refus d'abandonner leurs sociétés
au libéralisme sans règles. |
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Concrètement, la France doit défendre, au Maghreb, la mise en œuvre de politiques communes complémentaires de la zone de libre échange euro-méditerranéenne dans les secteurs de l'agriculture, des infrastructures économiques et sociales de base (transports, télécoms, logement, éducation, infrastructures sanitaires etc.) et de la gestion des migrations.Ces politiques communes pourraient être élaborées soit dans le cadre de la communauté européenne, soit dans celui d'un partenariat plus réduit entre pays du Nord et du Sud de la Méditerranée comme cela se fait déjà par exemple dans les transports ("Groupe des transports de la Méditerranée occidentale" regroupant l'Espagne, l'Italie, le Portugal, la France et les pays de l'UMA autour de programmes de développement des transports dans la région). La France ne pourrait-elle pas proposer la création d'une "Association des États méditerranéens" comme cadre institutionnel de cette coopération, au sein duquel l'ensemble des problèmes qui touchent les pays riverains seraient régulièrement débattus ? | ||||||
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Au Moyen-Orient la France doit continuer à s'opposer aux frappes anglo-américaines sur l'Irak et défendre la levée de l'embargo. Elle doit également soutenir la création d'un État palestinien et proposer éventuellement à Israël de l'aider à redéployer ses colonies hors des territoires occupés. Il faut aussi soutenir le développement de la laïcité au Liban. Enfin, la France pourrait non seulement pousser l'Europe à mettre en place des stratégies de co-développement avec les pays du Maghreb et certains pays d'Afrique, mais encore pousser l'Allemagne à mettre en œuvre, avec la Turquie, une politique de développement complémentaire de l'union douanière existante. Car la Turquie est doublement déçue, par le refus européen d'envisager son entrée dans l'Union européenne (alors que les premiers accords de 1963 et 1973 prévoyaient la réalisation d'un véritable marché commun), et par les conséquences économiques de l'union douanière : en 1997, l'accroissement du déficit commercial de la Turquie vis-à-vis de l'Europe a été impressionnant. |
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La situation géographique de la Turquie, sa puissance démographique en font en tous cas un partenaire avec lequel la France doit chercher à établir des relations plus étroites : gestion commune des flux migratoires, développement du partenariat industriel, il y a beaucoup de chantiers communs… La France doit aussi inciter l'Europe à développer des relations plus étroites avec l'Amérique latine, en s'appuyant sur l'Espagne. Enfin, en Asie, la France peut encourager la Chine à coopérer avec l'Europe et la Russie pour promouvoir un monde multipolaire.
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Une francophonie plus dynamiqueLa vocation traditionnelle de la francophonie est la défense de la langue française. Aujourd'hui, cette vocation doit être élargie à la défense de la pluralité linguistique dans le monde : l'italien, l'espagnol, le danois ou le portugais sont aussi menacés par l'hégémonie de l'anglais. Lors du sommet de Hanoï en 1997, les responsables de la francophonie ont exprimé la volonté de faire de l'Agence de la francophonie une organisation internationale à part entière. La France doit soutenir cette évolution afin que la francophonie soit non seulement un instrument efficace de défense de la diversité culturelle mais aussi un véritable outil diplomatique, susceptible d'aborder toutes les questions de relations internationales (du désarmement au multilinguisme) et de favoriser l'émergence d'organisations régionales nouvelles, qui deviennent autant de partenaires dans la gestion des crises. |
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Ces grands axes définissent une voie française dans l'interdépendance européenne. Elle ne sera efficace que si la France sait à la fois être elle-même et ouverte à l'Europe des nations et des citoyens. De quelque façon qu'on tourne le problème, on ne peut pas ne pas constater que l'Europe se trouve aujourd'hui à un tournant. L'illusion libérale touche à sa fin. L'idéologie européiste libérale a utilisé le marché sans règles pour abaisser l'État, elle prétend aujourd'hui se prévaloir de cet abaissement pour déstructurer les nations. Mais les peuples ne se laisseront pas imposer cette camisole, même si les élites politiques y consentent parfois. La politique étrangère est certes déterminée par la géographie, mais elle est aussi et surtout irriguée par le génie des peuples et leur volonté organisée en État. Restaurer, aujourd'hui, la puissance de l'État en France, c'est donner une chance à l'Europe pour le siècle qui vient. |
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