" incarnation de la souveraineté
nationale, le Parlement doit pleinement exercer son rôle éminent
au sein de nos institutions. "
L. Jospin
|
Monsieur le Président,
Messieurs les Ministres,
Mes chers collègues,
I - Un Parlement affaibli et dépossédé
de ses prérogatives :
Dans sa déclaration de politique générale
du 19 juin 1997, Lionel JOSPIN avait, s'agissant des droits du Parlement,
affirmé, je cite : " incarnation de la souveraineté
nationale, le Parlement doit pleinement exercer son rôle éminent
au sein de nos institutions. "
La déclaration de politique générale
constitue pour le MDC un texte de référence. Non seulement
parce que le Premier Ministre y affirme son souhait de " revenir
en tout domaine à la République ", mais aussi
parce qu'il s'agit du contrat de législature qui engage ceux
qui l'ont voté.
C'est à la lumière de ce texte qu'il m'apparaît
aujourd'hui justifié de défendre, au nom des parlementaires
du MDC, cette exception d'irrecevabilité. Le référendum
sur le quinquennat, la décision de notre Assemblée de
modifier profondément la procédure budgétaire,
le débat lancé ici même par le MDC, au travers
d'un amendement, sur l'inversion du calendrier électoral, ont
remis au cur de l'actualité la question des institutions
et la nécessaire revalorisation du rôle du Parlement.
 |
Le député, l'élu le moins populaire |
Chacun reconnaît aujourd'hui que le quinquennat
sec aurait plutôt tendance à renforcer encore le rôle
du Président de la République. Même si les diverses
propositions de réformes institutionnelles diffèrent,
assez sensiblement, chacun s'accorde à penser qu'un rééquilibrage
entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif est
devenu nécessaire.
Contrairement aux craintes exprimées par certains,
l'inversion du calendrier électoral - qui relève du
simple bon sens - ne constitue pas en soit un affaiblissement du rôle
du Parlement, dès lors que le chantier d'une réforme
institutionnelle plus large s'engagera inévitablement dans
la foulée du renouvellement de 2002.
Mais toutes les réformes institutionnelles du
monde ne suffiront pas en elles-mêmes pour redonner au Parlement
et singulièrement à l'Assemblée Nationale, le
rôle central qui lui revient.
Là comme ailleurs, tout dépend de la volonté
politique.
Volonté politique que doit manifester le gouvernement
mais aussi les parlementaires eux-mêmes. A force de nous dessaisir
nous-mêmes, mes chers collègues, de l'essentiel de nos
prérogatives, il ne faut pas nous étonner si le député
apparaît, aux yeux des électeurs, comme l'élu
le moins populaire, et le plus loin des préoccupations des
gens.
 |
L'inventaire à la Prévert des reculs de
la volonté politique est impressionnant. |
L'inventaire à la Prévert des reculs de
la volonté politique est impressionnant :
Politique monétaire confiée à une
banque centrale indépendante, politique fiscale encadrée
par l'acte unique européen et la libéralisation des
mouvements de capitaux sans contrepartie fiscale, politique budgétaire
contrainte par les traités de Maastricht et d'Amsterdam et
leurs critères de convergence rigides, politique commerciale
extérieure largement confiée à la Commission,
directives européennes - j'y reviendrai - sur lesquelles notre
Assemblée n'a aucune prise réelle, multiplication des
autorités dites indépendantes et des comités
théodules, Parlement mis hors jeu en politique extérieure
y compris lors de l'engagement de troupes françaises avant-hier
dans le Golfe, hier dans les Balkans.
Tous ces abandons, ne doivent rien à je ne sais
quelle évolution inéluctable liée à la
mondialisation libérale et à l'interdépendance.
Chacun de ces reculs a été décidé par
le Parlement lui-même, qui s'automutile avec régularité
et abnégation, au point de devenir un théâtre
d'ombres.
 |
L'article 3 de la Constitution affirme " que
la souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par
ses représentants " |
Je n'ai pourtant pas rêvé, mes chers collègues.
Malgré nos multiples déplacements à
Versailles pour réformer la Constitution, nous n'avons pas
encore abrogé son préambule, je veux parler de la déclaration
des droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 qui, dans son article
3, rappelle que " le principe de toute souveraineté réside
essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer
d'autorité qui n'en émane expressément. "
Nous n'avons pas non plus abrogé l'article 3 de la Constitution
qui affirme " que la souveraineté nationale appartient
au peuple qui l'exerce par ses représentants (
) Aucune
section du peuple, ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice.
"
C'est sur la base de ces principes que se fonde l'exception
d'irrecevabilité que je vous présente.
Je l'ai montré, la liste des abandons par le
Parlement lui-même de ses prérogatives est longue. Et
nous de devons finalement nous en prendre qu'à nous-mêmes.
 |
Depuis l'été, le gouvernement multiplie
les entorses à la règle définie par Lionel JOSPIN
le 19 juin 1997. |
Depuis l'été cependant, le gouvernement
multiplie les entorses à la règle définie par
Lionel JOSPIN le 19 juin 1997, que j'ai rappelé en introduction.
L'annonce du plan de baisse des impôts durant les vacances parlementaires
sans que la commission des finances soit saisie, la présentation
du projet de loi sur la Corse en avant première à l'Assemblée
de Corse, avant même le passage du texte devant le Conseil d'Etat,
constituent deux exemples extrêmement préoccupants. J'ai
entendu plusieurs de nos collègues socialistes, y compris un
Président de commission, considérer que le Parlement
était affaibli par le ralliement de Lionel JOSPIN à
l'idée d'inverser le calendrier électoral de 2002. Il
me semble que nos collègues auraient plutôt dû
se mobiliser pour défendre les droits du Parlement sur les
deux dossiers que j'ai cités et sur celui qui nous occupe aujourd'hui.
Ce projet de loi d'habilitation autorisant le gouvernement
à transposer par ordonnances près de 50 directives européennes
constitue une double atteinte aux droits du Parlement.
 |
La Commission européenne détient le monopole
de l'initiative. |
II - Les directives
européennes échappent au contrôle parlementaire :
D'abord parce qu'il s'agit de directives européennes
élaborées en dehors du cadre national, le plus souvent
sous la pression des groupes d'intérêts très écoutés
à Bruxelles. Les directives européennes échappent
presque totalement au contrôle parlementaire. La Commission
européenne détient le monopole de l'initiative. Tout
se passe ensuite entre la Commission et le Conseil des Ministres européens.
On m'objectera que le Parlement européen a vu ses pouvoirs
de codécision accrus depuis le traité d'Amsterdam.
Le processus de codécision est extrêmement
lourd et complexe ce qui limite dans la réalité la capacité
d'influence du Parlement européen. Mais l'essentiel n'est pas
là. En l'absence d'un peuple européen , le Parlement
européen n'a pas de légitimité populaire au sens
républicain du terme. C'est le Parlement national qui détient
comme je l'ai rappelé tout à l'heure, cette légitimité.
Depuis Maastricht une délégation de l'Assemblée
Nationale pour l'Union européenne a été créé.
L'article 88/4 de la Constitution dispose que le gouvernement soumet
au Parlement " dès leur transmission au Conseil des communautés
les propositions d'actes communautaires comportant des dispositions
de nature législatives. "
 |
Il serait temps que notre Assemblée se dote d'une
commission des affaires européennes |
La révision constitutionnelle de janvier 1999
a élargi ce dispositif aux projets d'actes de l'Union européenne
c'est-à-dire ceux relatifs à la politique extérieure
et de sécurité commune, à la justice et aux affaires
intérieures. La délégation pour l'Union européenne
peut faire voter en séance publique des résolutions
sur les actes communautaires qui lui sont soumis mais ces résolutions
n'ont qu'une portée consultative. Le gouvernement n'est
pas tenu par les textes en vigueur de se conformer aux résolutions
adoptées par les assemblées dans le cadre de l'article
88/4 ni même d'indiquer à celles-ci les suites qu'il
leur a données.
Il serait temps, mes chers collègues, que notre
Assemblée se dote d'une commission des affaires européennes,
ayant statut de commission permanente. Nous pourrions nous inspirer
du modèle danois, petit pays très exigeant en matière
de souveraineté et de contrôle démocratique.
Le gouvernement danois soumet à la commission
des affaires européennes du " Folketing " un plan
de négociation sur la quasi-totalité des propositions
d'actes législatifs avant toute adoption au sein du Conseil
des Ministres européens. C'est donc nantis d'un mandat de négociation
et d'une autorisation parlementaire que les Ministres danois s'en
vont négocier avec leurs partenaires à Bruxelles.
 |
Le Ministre (danois) s'étant rendu au Conseil
européen a l'obligation de rendre compte au Parlement de l'accomplis-
-sement de son mandat de négociation |
En outre, le Ministre s'étant rendu au Conseil
européen a l'obligation de rendre compte au Parlement de l'accomplissement
de son mandat de négociation dont il ne peut s'éloigner.
Et qu'on ne vienne pas me dire, mes chers collègues, que ce
système est trop lourd et empêcherait à priori
le processus de la construction européenne de fonctionner.
Le Danemark est champion d'Europe pour la transposition en droit interne
des directives européennes. Je le dis aux " Eurobéats
" , n'ayez pas peur de la démocratie, vous ne servez pas
la cause que vous croyez défendre. Il faut exercer un contrôle
démocratique sur la construction européenne.
Prenons exemple sur la petite nation danoise, ou sur
sa voisine finlandaise qui dispose d'un système équivalent.
Prenons exemple aussi sur notre grand voisin allemand. Lors de la
révision de la loi fondamentale du 21/12/92, le droit pour
le Bundestag de prendre position sur les textes normatifs européens
a fait l'objet d'une reconnaissance constitutionnelle. La loi fondamentale
dispose désormais dans son article 23/3 qu' " avant de
concourir aux actes normatifs de l'Union européenne, le gouvernement
fédéral donne au Bundestag l'occasion de prendre position.
Dans les négociations le gouvernement fédéral
prend en considération les prises de position du Bundestag.
"
Par ailleurs, l'article 45 de la loi fondamentale prévoit
explicitement que la commission des affaires européennes est
" habilitée à exercer les droits du Bundestag
vis-à-vis du gouvernement ".
C'est moins bien que le Danemark, mais bien mieux que
la France !
 |
L'arrêt Nicolo réaffirme la prédominance
de la législation européenne sur la loi française |
Si le débat d'aujourd'hui pouvait au moins servir
à faire prendre conscience de l'urgente nécessité
d'un réel contrôle démocratique sur la construction
européenne, nous n'aurions pas perdu notre temps.
Quant aux sanctions européennes, constamment
agitées pour faire plier le Parlement il serait bon de ne pas
en exagérer la portée.
La France ne fait l'objet d'une procédure pendante
devant la Cour de justice que pour onze directives. La Commission
n'a engagé contre la France que 4 procédures d'astreinte
financière. Il n'existe pas encore d'huissier européen
et seule la Grèce a été, une fois, soumise au
versement effectif d'une astreinte.
Le deuxième argument d'autorité qui est
mis en avant concerne l'insécurité juridique qui résulterait
de la non transposition de directives. Il est vrai qu'outre le fait
que les règlements communautaires sont directement applicables
dans les Etats membres, la Cour de Justice considère aussi
que les directives suffisamment précises sont invocables par
les particuliers en cas d'absence de mise en application dans les
délais par un Etat membre.
Le Conseil d'Etat veille lui aussi à affirmer
l'autorité de la norme communautaire notamment depuis l'arrêt
Nicolo de 1989 et la jurisprudence qui en découle. Cet arrêt
réaffirme la prédominance de la législation européenne
sur la loi française, même postérieure.
Tout ceci n'est pas très bon pour la démocratie.
 |
L'article 55 de notre Constitution stipule que les traités
ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés
ont, dès leur publication, une autorité supérieure
à celle des lois. |
Le Parlement devrait d'abord exiger
une plus grande fermeté du gouvernement à Bruxelles pour
que ne soient pas bradés les acquis sociaux français sur
l'autel du plus petit dénominateur commun européen. Par
ailleurs, le Parlement, s'il avait encore envie d'exister, devrait se
pencher sur une modification de l'article 55 de notre Constitution.
Cet article stipule que les traités ou accords
régulièrement ratifiés ou approuvés ont,
dès leur publication, une autorité supérieure à
celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité,
de son application par l'autre partie.
C'est à partir d'une lecture d'ailleurs extensive
de cet article que s'est élaborée avec l'arrêt Nicolo
toute la jurisprudence du Conseil d'Etat dont je parlais à l'instant.
On pourrait d'ailleurs contester cette jurisprudence car
l'article 55 de la Constitution indique bien que la supériorité
des traités sur les lois nationales n'est valable qu'en cas de
réciprocité. Or, plusieurs pays de l'Union Européenne
n'appliquent pas le même traité de Maastricht que nous.
C'est le cas par exemple du Danemark ou de la Grande-Bretagne qui ont
obtenu des dérogations majeures.
 |
Le Parlement français devrait exiger une modification
de l'article 55 limitant la supériorité des traités
sur les lois aux seules lois votées avant la ratification des dits
traités. |
Au-delà de cet argument, le Parlement français
devrait exiger une modification de l'article 55 limitant la supériorité
des traités sur les lois aux seules lois votées avant
la ratification des dits traités.
Voilà une réforme majeure, mes chers collègues,
pour redonner un peu de pouvoir au Parlement national, un peu de contenu
à l'article 3 de la Constitution et replacer la charrue derrière
les bufs, c'est-à-dire la politique avant le juge européen
ou français.
Le gouvernement devrait mesurer les dégâts
causés, comme on l'a vu lors des élections européennes,
notamment sur l'électorat populaire, par cette image d'Europe
fouettarde à laquelle peuple et parlementaires seraient sommés
d'obéir sous peine de sanctions.
La très mauvaise gestion du dossier chasse l'a
abondamment montré. La légalisation à marche
forcée du travail de nuit des femmes dans l'industrie en atteste
également.
Je conteste politiquement cette judiciarisation de l'action
publique qui est contraire à la démocratie.
 |
Le gouvernement confisque aujourd'hui au Parlement une
petite marge de manuvre en choisissant la voie des ordonnances pour
transposer brutalement 50 directives européennes. |
III - Les ordonnances,
une mauvaise méthode :
Je l'ai montré, le Parlement national n'a quasiment
pas de prise sur l'élaboration des directives européennes.
Il lui reste cependant une petite marge de manuvre que lui concède
l'article 249 du traité instituant la communauté européenne.
Cet article stipule que " la directive lie tout Etat membre quant
au résultat à atteindre tout en laissant aux instances
nationales la compétence quant à la forme et aux moyens.
"
C'est cette petite marge de manuvre que le gouvernement
confisque aujourd'hui au Parlement en choisissant la voie des ordonnances
pour transposer brutalement 50 directives européennes et réécrire
le code de la mutualité.
L'exposé des motifs du projet de loi laisse rêveur.
On peut y lire que " le projet de loi porte sur des directives
de nature essentiellement techniques ".
On y apprend que le gouvernement souhaite rendre service
au Parlement en le délestant d'une charge de travail trop lourde
pour qu'il puisse se consacrer aux projets de loi présentant
un véritable enjeu politique.
 |
Transposer les directives les plus importantes par la
voie parlementaire classique. |
Pour le gouvernement, l'avenir du service public postal,
du service public - ou de ce qu'il en reste - des télécommunications,
le destin de cette grande spécificité française
qu'est la Mutualité ou le mode de financement des autoroutes
seraient donc des textes à caractère technique sans
contenu politique fort !
Le gouvernement agite la menace de sanctions européennes
en cas de non transposition des directives. Mais il est pourtant maître
de l'ordre du jour et avait tout pouvoir depuis 3 ans pour transposer
les directives les plus importantes par la voie parlementaire classique.
Je ne détaillerai pas les textes secondaires
qui occupent souvent les jours et les nuits de notre Assemblée,
à qui on fait de surcroît souvent voter des dispositions
de nature réglementaire.
Je ne dirai rien de l'absurdité de la procédure
budgétaire qui mobilise l'automne entier le Parlement, procédure
encore alourdie par l'expérimentation hasardeuse pratiquée
depuis deux ans sur quelques budgets et qui n'a atteint aucun de ses
objectifs proclamés, à savoir le gain de temps et la
médiatisation de l'examen budgétaire.
 |
Le gouvernement ne pourra pas obtenir notre accord en
choisissant le passage en force des ordonnances. |
Le retard pris pour les transpositions des directives
européennes est de la responsabilité des gouvernements
successifs. Il est souvent dû à des dysfonctionnements
au sein de la machine gouvernementale. Le gouvernement ne peut tirer
argument de ces dysfonctionnements pour sanctionner le Parlement.
Comme le disait Lionel JOSPIN le 9 avril 1986, ici même,
" la législation par ordonnances est l'arme traditionnelle
de la défiance ". Comme le rappelait Laurent FABIUS lors
du débat de censure contre le plan JUPPE en 1995, " on
ne réforme pas la protection sociale par ordonnances. Avec
les ordonnances, dans les faits, le gouvernement remplace le Parlement.
"
Le problème me semble en effet bien posé
par ces deux citations.
J'en viens maintenant à quelques uns des dossiers
majeurs de ce projet de loi d'habilitation, dossier que nous considérons
comme éminemment politique et sur lesquels le gouvernement
ne pourra pas obtenir notre accord en choisissant le passage en force
des ordonnances.
 |
Le service public est un instrument d'unification du
territoire et de développement économique. |
IV - L'avenir
de la Poste : le débat national escamoté.
Parmi les sujets qui sont listés dans le projet
de loi d'habilitation, s'il en est un qu'il est inadmissible d'y voir
figurer, c'est bien celui du service public de la poste.
Le service public n'est pas seulement un moyen de répondre
aux besoins les plus fondamentaux de nos concitoyens. Il n'est pas
seulement un fondement de notre droit public. Il est aussi, depuis
près d'un siècle, un instrument d'unification du territoire
et de développement économique. Il est, surtout, un
des piliers actuels du pacte républicain.
Les secteurs de l'électricité, du gaz,
du transport ferroviaire, de la poste et des télécommunications
ont été organisés dans notre pays suivant une
approche typiquement française, conduisant à la création
d'un puissant opérateur national, fortement intégré,
en situation de monopole, contrôlé par l'Etat, investi
de missions de service public et vecteur de stratégies nationales
dans son domaine d'activité.
 |
La conception française du service public heurte
frontalement la conception européenne du libéralisme économique. |
L'Etat a traditionnellement joué un rôle
central dans l'organisation de ces services publics de réseau
: régulateur, prescripteur du service public, porteur des stratégies
industrielles, garant des grands équilibres économiques.
Il a aussi été la tutelle et l'actionnaire des opérateurs
publics.
Parmi ces services publics, la Poste jouit d'une situation
particulière : son universalité et sa forte présence
territoriale font qu'aucun autre grand service public de réseau
ne bénéficie d'une telle proximité avec la population.
La conception française du service public heurte
frontalement la conception européenne du libéralisme
économique. Malgré une certaine résistance des
gouvernements français, la directive postale de 1997 atteste
combien le service public est une idée étrangère
à la Commission et à beaucoup de nos partenaires. La
transposition de cette directive aurait dû être l'occasion
d'un débat parlementaire approfondi. Plusieurs déclarations
de Ministres, notamment Dominique VOYNET ou Christian PIERRET, auraient
pu faire espérer que le gouvernement avait bien saisi l'importance
de ce dossier, même si le sujet risquait de fâcher au
sein de la majorité plurielle. Malheureusement, le gouvernement
a reculé.
 |
Le grand absent de cette affaire, c'est un débat
parlementaire sur la Poste. |
La majeure partie de cette directive a été
transposée en droit interne à l'occasion du débat
sur la loi d'orientation pour l'aménagement et le développement
du territoire, loi promulguée le 25 juin 1999. J'étais
intervenu à l'époque pour combattre ce cavalier législatif
dont l'objectif était d'ouvrir le marché postal français
à la concurrence. Le procédé n'était déjà
pas bien satisfaisant.
Aujourd'hui, ce que souhaite le gouvernement, c'est tout simplement
transposer par voie d'ordonnances le reliquat de cette directive.
Qu'il s'agisse du recours au cavalier législatif, ou aux ordonnances,
on ne peut que déplorer une même motivation. Celle de
refuser tout débat sur la Poste, son avenir, ses missions.
C'est là que la forme rejoint le fond : verrouiller le débat
n'est jamais la bonne solution, même s'il ne s'agit aujourd'hui
que de transposer des points mineurs par voie d'ordonnance.
Le grand absent de cette affaire, c'est un débat parlementaire
sur la Poste, c'est-à-dire sur la préservation de ses
grandes fonctions de service public. La Poste joue un rôle
irremplaçable dans la cohésion du territoire national.
Elle est un acteur déterminant de l'égalité des
citoyens. Pour des centaines de milliers de nos concitoyens, son
savoir-faire dans le domaine des services financiers est un véritable
rempart contre l'exclusion. Ses missions d'intérêt général
touchent à l'acheminement des envois postaux, mais aussi aux
moyens de paiement, aux transferts de fonds, aux placements, à
l 'épargne. Tout cela a un coût. La libéralisation
des services postaux au plan européen, qui est le véritable
objectif poursuivi par la Commission européenne derrière
toutes ses initiatives, met en péril l'équilibre financier
de l'opérateur public. Le vrai défi est là.
 |
Ce vent de libéralisme qui s'abat sur le secteur
postal encourage ou contraint la direction de la Poste à prendre
des décisions dictées par la seule rentabilité à
court terme. |
J'ajoute que cette manuvre d'escamotage se produit
précisément au moment où se noue la négociation
en vue de l'adoption, peut-être dès le 22 décembre
prochain lors du Conseil Postes et télécommunications
sous présidence française, d'une nouvelle directive
postale, toujours plus libérale que la précédente,
si l'on en juge par les scénarios qui courent ici ou là.
Ce vent de libéralisme qui s'abat sur le secteur
postal encourage ou contraint la direction de la Poste à prendre
des décisions dictées par la seule rentabilité
à court terme sans égards pour l'égalité
sociale et l'aménagement du territoire. La Poste entend par
exemple supprimer le train postal Paris-Besançon qui dessert
la Franche-Comté et une partie de l'Alsace au profit d'un transport
par camion.
L'Assemblée Nationale ne peut accepter dans un
tel contexte que le grand débat sur l'avenir de la Poste lui
échappe par la combinaison d'un cavalier législatif
et des ordonnances.
 |
Cette directive
n'a rien à faire dans un train d'ordonnances. Son contenu et sa
portée doivent être délibérées au grand
jour. |
V - Les télécommunications
:
Un autre secteur sensible est concerné par le
champ de l'habilitation demandée au Parlement. Il s'agit des
télécommunications. L'enjeu est substantiel. Rien que
pour ce volet, neuf directives d'un coup sont concernées. Plusieurs
pages du Code des Postes et Télécommunications ont vocation
a être réécrites. La partie qui concerne la modification
des modalités de financement du " service universel des
télécommunications " a appelé l'attention
des députés du Mouvement des Citoyens. Là encore,
on tente de nous faire prendre pour technique ce qui est politique.
La directive 97/33 pour laquelle le gouvernement demande l'habilitation
vise à revoir la méthode d'établissement du coût
du service universel, dont la charge est fixée à l'opérateur
historique France Télécom aux termes de la loi du 26
juillet 1996. Cette charge est partagée et financée
par l'ensemble des opérateurs. La Commission, fidèle
en cela à sa doctrine libérale, considère que
la répercussion de ces charges constitue une barrière
à l'entrée sur le marché français vis-à-vis
des nouveaux entrants. Elle demande donc à la France de diminuer
l'estimation du coût du service universel des avantages économiques
immatériels liés à l'image, et à la notoriété,
qu'en retirerait l'opérateur historique. Cela reviendrait à
baisser cette estimation d'un rapport compris entre 7 et 20 %, soit
un montant en volume compris entre 200 et 550 millions de francs.
Plusieurs centaines de millions de francs en plus ou en moins pour
la pérennité du service public, cela compte pour le
Mouvement des Citoyens. C'est une question de choix politique,
et n'a rien à voir avec un ajustement technique. A trop vouloir
minimiser la portée politique de telles mesures, c'est toujours
la démocratie qui est perdante. Cette directive n'a rien à
faire dans un train d'ordonnances. Son contenu et sa portée
doivent être délibérées au grand jour.
 |
Le mouvement mutualiste n'a pas de véritable
équivalent en Europe. Il associe une très forte dimension
éthique à ses activités. |
VI - L'avenir
de la mutualité :
Un des dossiers majeurs de ce projet de loi concerne
notamment la transposition de deux directives européennes dites
" vie et non vie " initialement consacrées aux assurances
mais malencontreusement étendues aux mutuelles. A ces deux
transpositions s'ajoutent la réécriture complète
du code de la mutualité.
La Mutualité constitue en France depuis la loi
fondatrice de 1898, un acteur essentiel de la protection sociale française.
Le Mouvement mutualiste, c'est 5880 groupements mutualistes, 99 caisses
autonomes, 1325 réalisations sanitaires.
Le mouvement mutualiste exerce trois métiers
: la santé, la prévoyance et les services à la
personne.
Ce mouvement n'a pas de véritable équivalent
en Europe. Il associe une très forte dimension éthique
à ses activités. La solidarité, le refus des
discriminations, la péréquation financière entre
activités rentables et activités de solidarité,
le développement culturel, moral, intellectuel et physique,
et l'amélioration des conditions de vie des individus, font
partie des objectifs de la Mutualité. On le voit nous nous
trouvons très loin du monde de l'assurance, comme en atteste
par exemple le scandaleux comportement d'AXA vis-à-vis des
parents d'enfants handicapés.
 |
Les mutuelles ont été intégrées
aux directives sur les assurances de 1992. |
C'est malheureusement à la demande de la France
et d'une des deux grandes fédérations mutualistes que
les mutuelles ont été intégrées aux directives
sur les assurances de 1992. Cette fédération très
puissante pensait que sa taille lui permettrait de pouvoir percer
sur le marché européen de l'assurance complémentaire.
Très rapidement, les illusions se sont dissipées et
le mouvement mutualiste a pris conscience des risques énormes
que faisait courir du point de vue de la spécificité
de la mutualité, la transposition des directives assurances.
Elles ont alerté les parlementaires et les gouvernements
successifs ont retardé les décisions afin de rendre
compatible la spécificité des mutuelles et la législation
européenne. C'était sans doute la quadrature du cercle
puisqu'il a fallu attendre 8 ans et plusieurs rapports pour qu'un
projet de loi voit le jour.
Un avant-projet de loi a été rédigé
et transmis aux fédérations mutualistes en décembre
99. Après une première version, ayant conduit à
l'adoption par la Fédération nationale de la mutualité
française, en avril 2000, d'une " motion publique "
faisant état de sa consternation devant un texte considéré
comme une véritable " agression " à l'égard
des mutuelles, la deuxième version, dès le mois de mai,
semble avoir été plus convaincante.
 |
Retirer les mutuelles de la liste des organismes concernés
par les directives. |
Un projet de loi a été présenté
au Conseil d'Etat début juillet. Il devait être adopté
par le Conseil des Ministres du 1er août 2000. Ce projet de
loi comportait 8 articles, dont le premier faisait référence
à une " annexe " de 225 articles, constituant la
partie législative du code de la mutualité.
Au conseil des Ministres du 1er août 2000, la
présentation de ce projet de loi s'est transformée inexplicablement
en une communication relative à la réforme du code de
la mutualité.
Alors que le gouvernement aurait pu déclarer
l'urgence sur cet important projet de loi et le déposer dès
la rentrée parlementaire, il a donc choisi de recourir aux
ordonnances pour traiter un dossier éminemment politique qui
engage le devenir de la protection sociale à la Française.
C'est inacceptable !
Le gouvernement argue du fait qu'il a obtenu l'accord
des deux principales fédérations mutualistes. Mais cet
accord ne dispense pas le gouvernement de rechercher celui de la représentation
nationale, du moins si l'on pense que la souveraineté populaire
a encore un sens.
J'aurais souhaité que le gouvernement nous explique pourquoi,
l'idée de demander à Bruxelles que les mutuelles soient
retirées de la liste des organismes concernés par les
directives n'a pas été retenue, alors même que
tout le monde reconnaît que la demande d'inclusion des mutuelles
avait été une erreur ?
 |
Les principes
généraux de la Mutualité - économie sociale,
liberté, solidarité, responsabilité - seront-ils
préservés avec les transpositions ? |
Le Parlement aurait dû pouvoir débattre
de l'avenir du mouvement mutualiste au regard des nombreux défis
qui attendent la protection sociale à l'heure où certains
entendent marchandiser la santé dans le cadre de l'OMC.
Nous aurions aimé mettre en perspective les directives
européennes appliquées aux mutuelles, avec la charte
des droits fondamentaux élaborée en dehors de l'intervention
réelle des Parlements nationaux.
Beaucoup de questions se posent en effet. Les principes
généraux de la Mutualité - économie sociale,
liberté, solidarité, responsabilité - seront-ils
préservés avec les transpositions ? La question de la
fiscalité appliquée à la mutualité sera-t-elle
résolue et comment ? Le niveau des exigences prudentielles
permettra-t-il aux petites mutuelles de poursuivre leurs activités ?
Au-delà, c'est bien d'un véritable débat
de société, dont se trouve privé le Parlement
par le gouvernement. A l'heure du développement sans limite
de la médecine prédictive, à l'heure où
se posent des questions aussi essentielles que l'autorisation de recherches
sur l'embryon humain, le clonage thérapeutique, les brevets
industriels sur les gènes mais aussi l'utilisation des tests
génétiques à des fins commerciales et la confidentialité
des données recueillies, la mutualité apparaît
comme un rempart. Un rempart éthique contre la taxation du
" risque aggravé " ou de la forte prédiction
négative. Un rempart contre le génétiquement
correct.
Ce rempart pourra-t-il tenir sous les coups de boutoirs
des directives sur les assurances. Les Présidents des deux
grandes fédérations mutualistes veulent le croire. Mais
les responsables de la fédération française des
assurances souhaitent une transposition rapide des directives.
Il y a forcément quelqu'un qui sera déçu.
En tout état de cause, le MDC n'accepte pas que
ce débat central échappe au Parlement.
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Il aurait été nécessaire qu'un
débat s'engage autour de la politique autoroutière de notre
pays. |
VII - Les autoroutes
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L'article 4 du projet de loi d'habilitation autorise
le gouvernement à prendre par ordonnances les mesures législatives
requises pour supprimer la garantie de reprise de passif accordée
par l'Etat aux sociétés d'économie mixte concessionnaires
d'autoroutes et prolonger les durées actuelles de concessions.
Le gouvernement pourra également redéfinir les règles
relatives à l'institution des péages.
Là encore, il s'agit d'un dossier éminemment
politique. La suppression de l'adossement aura forcément des
conséquences. Il aurait été nécessaire
qu'un débat s'engage autour de la politique autoroutière
de notre pays. L'autoroute constitue un moyen de désenclavement
important. Il s'agit aussi du réseau routier le plus sûr
et d'un instrument d'échanges économiques majeur. Qu'il
faille réfléchir à un rééquilibrage
entre route et rail au profit des trains et notamment du ferroutage
pour les marchandises, ne peut conduire à faire une croix sur
tout le programme autoroutier. Une réflexion sur le renforcement
de la sécurité et de l'entretien du réseau existant
est également nécessaire.
Toutes ces questions auraient dû pouvoir être
débattues devant le Parlement.
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Redonner un peu de couleur à notre Parlement
et un peu de sens au principe de la souveraineté populaire qui
est au cur de la république. |
Conclusion :
Mes chers collègues, l'article 38 de la Constitution
permet au gouvernement, pour l'exécution de son programme, de
demander l'autorisation au Parlement de prendre par ordonnances des
mesures législatives.
Je ne suis pas sûr que la libéralisation
du secteur postal ou la mise en concurrence de la mutualité avec
les assurances fassent réellement partie du programme de ce gouvernement.
Je constate que la plupart des directives concernées
par l'habilitation ont été élaborées bien
avant l'arrivée du gouvernement de Lionel JOSPIN.
J'ai montré comment les directives échappent
largement au contrôle démocratique et totalement au contrôle
des Parlements nationaux.
J'ai insisté sur le fait que le gouvernement en
choisissant la voie des ordonnances privait de fait le Parlement de
toute capacité d'initiative et d'intervention sur des dossiers
éminemment politiques.
En adoptant cette exception d'irrecevabilité, vous
contribuerez, mes chers collègues, à redonner un peu de
couleur à notre Parlement et un peu de sens au principe de la
souveraineté populaire qui est au cur de la république.
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