Quatre semaines après
les premiers bombardements de Belgrade, la stratégie adoptée
par les pays occidentaux au sein de l'OTAN a montré ses limites.
Milosevic n'a pas "capitulé", le flot des réfugiés
albanais du Kosovo s'est accru, et la possibilité d'une résolution
politique du conflit est de plus en plus incertaine.
L'échec programmé
de cette stratégie du recours à la force doit amener
les démocraties occidentales à remettre en question
les choix qui ont été faits, et à abandonner
une méthode lourde de conséquences pour l'avenir
de la région des balkans et, plus largement, pour la communauté
internationale.
Le MDC, qui s'est exprimé
à plusieurs reprises sur l'intervention militaire de l'OTAN
contre la République Fédérale de Yougoslavie
(RFY), doit aujourd'hui réaffirmer son point de vue clairement
et sans ambiguïté.
Cette note a pour objet
d'exposer les fondements de notre désaccord avec la stratégie
adoptée par l'OTAN au KOSOVO.
I ? Le MDC soutient l'idée d'une citoyenneté
politique contre le retour des nationalismes ethniques et religieux
en ex-Yougoslavie.
Il convient préalablement
de rappeler les positions du MDC concernant le démantèlement
ethnico-national de l'ancienne Yougoslavie, afin de faire échec
à ceux qui tentent de discréditer notre propos en
nous présentant comme des nationalistes d'arrière
garde solidaires par principe avec tous les nationalismes, quels
qu'ils soient.
Rares sont ceux qui ont
tenté d'alerter l'opinion sur les conséquences de
la reconnaissance précipitée de la Croatie, le 23
décembre 1991, par l'Allemagne réunifiée,
faisant cavalier seul et marquant ainsi son retour sur la scène
internationale.
Votée quelques mois
plus tôt, le 19 et 29 mai 1991, l'indépendance de
la Croatie s'inscrit dans un mouvement centrifuge et rétrograde
d'éclatement de la Yougoslavie sur une base purement ethnique
: la Slovénie proclamera sont indépendance le 23
décembre 1990 et la Macédoine les 8 et 15 septembre
1991.
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Le Kosovo n'échappe
pas à la tentation sécessionniste, puisque 114 députés
du parlement régional proclameront la “ 7ème République
de Yougoslavie ” le 13 septembre 1991, et un référendum
clandestin approuvera la constitution du Kosovo en état souverain
et indépendant. Ce statut ne lui sera cependant pas accordé
par la communauté internationale, car seule l'Albanie reconnaîtra
ce nouvel état, dans l'espoir, bien sûr, d'un futur
rattachement.
La sécession des ex-républiques
de la Fédération de Yougoslavie, et la constitution
de nouveaux états souverains sur la base d'un critère
ethnique, voire religieux (les Croates et les Slovènes sont
catholiques tandis les Serbes, les Monténégrins et
les Macédoniens sont orthodoxes) ont conduit à un
large déplacement forcé des minorités ethniques,
ou autrement dit un " nettoyage ethnique " (Serbes du Krajina, Croates
de Sebrennica etc…).
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Notre conception républicaine
de la Nation est à l'opposé de cette conception
objective, " racialiste ", même si nous convenons
que la Nation ne se réduit pas à une pure abstraction
contractualiste, en ce qu'elle est aussi façonnée
par l'histoire, la géographie, la langue, la culture.
Aussi, le MDC a toujours
affirmé qu'il fallait favoriser le maintien d'un cadre
confédéral dans l'ex-Yougoslavie, seul moyen de
faire vivre ensemble des populations imbriquées d'origines
diverses. Dans un même mouvement, le MDC a toujours combattu
les conceptions rétrogrades, ethniques et nationalistes
de la Nation, qui ont malheureusement prévalu cette dernière
décennie en ex-Yougoslavie et qui, à certains égards,
ont été encouragées par une reconnaissance
rapide et sans détour de la Communauté internationale.
Là est la racine des drames Croates, serbes, Bosniaques
hier, et Albannais aujourd'hui. Alors on pourrait effectivement
dire : " la nation ethnique, c'est la guerre ", et mesurer d'ores
et déjà la fragilité de la Pax Americana
désignée sous le nom des accords de DAYTON, car
seule " la nation citoyenne " peut faire coexister des peuples
différents en ex-Yougoslavie.
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Ainsi, l'hostilité
du MDC aux frappes aériennes sous l'égide de l'OTAN
ne relève pas d'une quelconque fascination pour le nationalisme
serbe qui, lui aussi, dans ce contexte, n'échappe pas à
ce mouvement de repli sur soi, hélas. Ceux qui sous une
fausse candeur et avec un vrai cynisme nous adresseraient cette
bien piètre critique devraient préalablement faire
leur examen de conscience, au regard des causes qu'ils ont défendues
et qui sont indissociables du nationalisme racialiste que nous
venons de décrire.
Notre opposition aux frappes
aériennes se fonde d'abord sur une analyse de la situation
politique régionale et sur une certaine conception de l'organisation
de la paix dans le monde.
II ? Une intervention dépourvue d'objectifs
politiques clairs et fortement déstabilisatrice pour les
Balkans.
En faisant le choix de
la force à l'issue des négociations inachevée
de Rambouillet, dont le contenu reste confidentiel, les pays de
l'Alliance ont assigné aux bombardements un seul objectif
humanitaire, mais aucun objectif politique, ni militaire. Il s'agissait
de mettre un terme le plus rapidement possible aux souffrances
des Albanais du Kosovo en proie aux agressions serbes. D'après
le Secrétaire Général de l'OTAN les frappes
aériennes devaient faire plier Milosevic en l'isolant et
le forcer à accepter les accords de Rambouillet, qui au
demeurant n'ont été acceptés par la délégation
Albanaise que lorsque celle-ci a eu la certitude que les Serbes
ne les signeraient pas. En outre, ces accords ne pouvaient pas,
en l'état, être acceptés par la RFY, compte
tenu des droits exorbitants accordés à l'OTAN sur
la partie Kosovar du territoire.
Les effets régionaux
de ce choix stratégique manifestement peu réfléchi
sont multiples et témoignent d'une grande méprise
politique de la part des démocraties européennes.
1) L'aggravation de la
situation sanitaire.
La situation humanitaire
des populations civiles s'est brutalement dégradée,
au point de constituer le plus grand mouvement d'exode en Europe
depuis la seconde guerre mondiale. Cette aggravation d'un processus,
dont nous ne nions pas qu'il ait pu commencer dans une certaine
mesure depuis plusieurs mois, a été largement favorisé
par une conjonction d'éléments.
En premier lieu, le retrait
obligé des observateurs de l'OSCE, dont la présence
sur le territoire souverain de la RFY résultait des accords
Holbrook-Milosevic-Rugova d'octobre 1998, a laissé les
mains libres aux armées serbes pour mener leur politique
de terre brûlée. Il n'est pas inutile de rappeler
que ces accords d'octobre 1998, qui sont désormais caducs,
donnaient mission aux observateurs étrangers de vérifier
les conditions de retour des réfugiés et le retrait
des forces armées serbes. L'UCK, en rupture avec le pacifisme
de Rugova, avait rejeté ces accords et profité de
la trêve pour reprendre les positions laissées vacantes
par les Serbes, provocant ainsi des opérations de représailles
à l'encontre des Albanais. A cet égard, l'UCK semble
avoir fait le choix stratégique d'internationaliser le
conflit.
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En second lieu, il est
indéniable que les frappes aériennes ont amplifié
le mouvement de répression contre les Albanais du Kosovo,
à la fois, par vengeance, mais aussi par défi à
l'encontre d'une Communauté internationale dont l'intervention
apparaît à bien des égards illégitime,
et comme constituant une atteinte à la souveraineté
nationale ? nous y reviendrons. Enfin, l'effet d'une peur massive
a également poussé les populations sur les routes
de l'exode.
Certes, personne ne nie
que la suppression en 1989 de l'autonomie accordée naguère
par Tito à la région du Kosovo, et la mise à
l'écart d'une partie de l'intelligentsia d'origine Albanaise,
ont créé un lourd ressentiment à l'encontre
du pouvoir central. Personne ne conteste également que
le processus de déplacement de population, ou autrement
dit de " purification ethnique " qu'on ne doit pas confondre avec
génocide, avait commencé avant les frappes aériennes.
En mars 1998, Milosevic a lancé une vaste offensive militaire
pour faire reculer l'UCK qui déclarait détenir 40%
du territoire du Kosovo et prônait le regroupement de tous
les Albanais dans un même Etat.
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Cependant, ni les ONG,
ni les pays de l'Alliance n'ont prévu un dispositif permettant
l'accueil en masse des réfugiés. De deux choses
l'une : soit l'argument humanitaire pour justifier les frappes
aériennes est fallacieux, puisqu'aucune disposition n'a
été pensée pour accueillir les réfugiés
dont on nous assure que le nombre n'a pas été accru
par l'intervention, soit le déplacement de population s'est
accéléré à compter des bombardements,
justifiant ainsi l'impréparation et, dans ce cas, les frappes
aériennes ont bien eu un effet contraire au but affiché
en précipitant la catastrophe humanitaire. Ce qu'il y a
de certain, c'est que dans l'un et l'autre cas la vérité
n'est pas bonne à dire, et qu'il est préférable
de se justifier en dénonçant la barbarie de Milosevic,
images télévisées à l'appui.
D'un point de vue humanitaire,
seul objectif avoué, la stratégie des frappes aériennes
est d'ores et déjà un échec total.
2) Milosevic renforcé.
D'après l'OTAN,
les frappes aériennes devaient isoler Milosevic et le déstabiliser.
C'est bien entendu l'effet contraire qui a été obtenu.
Dans l'épreuve, la population serbe injustement agressée,
a fait masse derrière son actuel président, balayant
tout espoir d'alternance démocratique. Les démocraties
occidentales ont bien méprisé le sentiment national
et l'attachement d'un peuple à sa souveraineté,
en pensant que les bombardements quotidiens de Belgrade allait
faire renoncer la Serbie à une région qu'elle considère
comme son berceau historique, en raison de la présence
de nombreux monastères orthodoxes et du lieu de la bataille
héroïquement perdue du " Champ au merle ". Ce mépris
de la politique et de l'histoire obère donc durablement
les chances de démocratisation de la Serbie et de pacification
de la région.
3) La région des
Balkans fortement déstabilisée.
Le manque de perspectives
politiques de la stratégie adoptée par l'OTAN provoque
une forte déstabilisation de la région, non seulement
en raison de la difficile gestion des réfugiés,
mais également par l'accélération du processus
de remise en cause des frontières.
Le Kosovo ne peut être
comparé à la Bosnie ou à la Croatie, où
l'intervention occidentale avait pour objet de maintenir l'intégrité
territoriale du pays. Ceci fut d'ailleurs réalisé
au prix de considérables déplacements de population,
c'est-à-dire une épuration ethnique à laquelle
l'intervention était censée faire obstacle. Au Kosovo,
il s'agit de gérer un statut d'autonomie. Or, l'intervention
militaire, sans but politique précis, rend chaque jour
plus difficile la perspective d'une coexistence en bonne intelligence
de la communauté serbe et de la communauté albanaise.
Les frappes aériennes nourrissent ainsi les revendications
indépendantistes et légitiment en conséquence
les positions radicales de l'UCK. Or, cette revendication n'est
pas sans conséquence, car l'hypothèse d'un redécoupage
des frontières est périlleuse, et les tenants de
la " grande Albanie " pourraient y trouver leur compte.
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Si telle est l'issue du conflit,
nulle doute que la tentation indépendantiste sera renforcée
au Monténégro, déjà sous l'influence
de Djukanovic. Nulle doute également que les Croates de Bosnie
profiteront de ce redécoupage pour demander leur rattachement
" légitime " à la Croatie. Que feront alors les Serbes
de Bosnie, les Albanais de Macédoine et les Magyars de Voïvodine,
voire de Transylvanie?
Il se pourrait bien que
la boite de Pandore soit une nouvelle fois ouverte et que les
accords de Dayton, assis sur une conception communautariste
à l'anglo-saxonne, volent en éclat.
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Ceux qui aujourd'hui prônent
le droit à l'autodétermination dans les Balkans
et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes font
preuve d'une grande irresponsabilité. Le droit des peuples
à disposer d'eux-mêmes, dont nous ne contestons pas
l'universalité du principe, est reconnu qu'aux peuples
soumis " à une subjugation ou à une exploitation
étrangère " et ne se confond en rien avec le droit
des minorités. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes
vise donc les peuples colonisés désirant s‘émanciper
de la tutelle du colonisateur étranger. Et comme toute
les bonnes choses, ce principe est à manier avec discernement.
Il ne doit en aucun cas être assimilé à un
" droit des minorités à constituer des ensembles
ethniques infra-nationaux " ou un " droit des minorités
à remettre en cause les frontières quand bon leur
semble ". Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes
est un principe de valeur universelle, le droit d'une minorité
à faire sécession n'est qu'une dangereuse opportunité
dépourvue de principe. Ceux qui se drapent aujourd'hui
dans l'universalité des principes devraient s'en rappeler
pour ne pas se faire, au nom d'un concept, les fourriers d'un
nationalisme raciste.
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III ? Une intervention sans aucun fondement
juridique remettant en cause l'organisation de la paix.
L'intervention militaire
sous l'égide de l'OTAN contre un Etat souverain, sans aucun
mandat de l'ONU, au nom des droits de l'Homme et du droit d'ingérence
humanitaire constitue un état de fait sans précédent,
remettant en cause l'organisation de la paix telle qu'elle avait
été conçue au lendemain de la seconde guerre
mondiale.
Tout le monde sait que
le Conseil de Sécurité des Nations Unies n'a pas
autorisé l'usage de la force et encore moins donné
mandat à l'OTAN d'intervenir, et ce, quelle que soit la
lecture que l'on fasse des résolutions 1160 du 31 mars
1998, 1199 du 23 septembre 1999 et 1203 du 24 octobre 1998.
Les pays de l'Alliance
ont alors tenté de légitimer leur intervention par
l'évocation d'un droit d'ingérence humanitaire et
des droits de l'Homme.
Cette justification remet
en cause les fondements du droit international public au profit
des Etats-Unis.
1) La remise en cause
de l'organisation de la paix.
a) Le mépris des
institutions.
Les relations internationales
reposent sur le principe d'égalité souveraine des
Etats, ce qui suppose la plénitude et l'exclusivité
de l'exercice de cette souveraineté par chaque nation sur
son territoire.
C'est la raison pour laquelle
la Charte des Nations Unies prohibe tout recours à la force
soit contre l'indépendance politique, soit contre l'intégrité
territoriale de tout Etat, soit de tout autre manière incompatible
avec les buts des Nations Unies.
Mis à part les
cas de légitime défense, les Etats pourront, en
cas de menace pour la paix, être autorisés à
avoir recours à la force par une décision du Conseil
de Sécurité, dans le cadre du Chapître VII
de la Charte. En dehors de ces autorisations, tout recours à
la force sera considéré comme contraire à
la Charte et incompatible avec le principe de souveraineté
des Etats.
Ces principes sont la
garantie pour les Etats de ne pas voir les plus puissants s'ingérer
dans leurs affaires intérieures, leur organisation politique
ou violer ostensiblement leur territoire.
Or, aucun de ces principes
n'a été respecté par les pays de l'Alliance,
qui ont, sans aucune consultation du Conseil de Sécurité,
décidé de bombarder un pays souverain, la RFY, qui,
du point de vue du droit, a toutes les raisons de se considérer
comme agressé.
Certes, la Russie étant
hostile à toute intervention militaire, le vote conforme
des membres permanents du Conseil de Sécurité
n'aurait pas été obtenu. Cependant, ce vote conforme
des membres permanents du Conseil de sécurité offre
la garantie de s'assurer que les grandes puissances sont d'accord
pour commettre l'acte le plus grave, à savoir l'intervention
armée contre un Etat. Ne pas respecter cette garantie minimale
en la contournant, c'est faire courir d'incommensurables risques
à toute la communauté internationale.
En outre, ne pas solliciter
les Nations Unies, en se prévalant d'un devoir moral, c'est
discréditer l'institution internationale qui a en charge
la préservation de la paix et, à ce titre, le monopole
de la répression armée.
b) La remise en cause
de la souveraineté
Deux arguments ont été
avancés pour justifier cette dérogation au principe
de souveraineté des Etats : le droit d'ingérence
humanitaire et les droits de l'Homme.
Le principe d'ingérence
humanitaire a déjà été admis par l'ONU.
Cependant, la Cour Internationale de Justice n'a pas manqué
de préciser que l'assistance humanitaire doit se limiter
aux " fins consacrées par la pratique de la Croix ?Rouge
", à savoir, " prévenir et alléger les souffrances
de l'homme " et " protéger la vie et la santé ".
En outre, il était relevé que " la force ne saurait
être la méthode appropriée pour vérifier
et assurer ces droits ".
Certes, la création
d'une zone de sécurité au Kurdistan irakien, et
la création d'un couloir humanitaire sous protection militaire
en Bosnie-Herzegovine, constituent des précédents.
Mais dans les deux cas cette intervention a fait l'objet d'une
résolution des Nations Unies, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui
pour le Kosovo. L'ingérence humanitaire, qui permet de
déroger momentanément au principe de souveraineté
des Etats doit être autorisé, et personne d'autre
que les Nations Unies n'a qualité pour apprécier
la situation et octroyer cette dérogation.
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Mais surtout, la résolution
concernant l'Irak avait bien d'autres objectifs que la situation
humanitaire, ce que tout le monde sait aujourd'hui. Et la résolution
concernant la Bosnie-Herzegovine a permis aux Croates de " purifier
" le Krajina, à la faveur des bombardements de l'OTAN sous
mandat de l'ONU, et de provoquer le plus grand transfert de population
depuis le début du conflit en ex-Yougoslavie (300 000 personnes),
jusqu'à l'intervention " humanitaire " au Kosovo.
Le bilan du " droit d'ingérence
" est donc loin d'être acceptable, tant du point de vue
politique que du point de vue humanitaire. En outre, les intentions
de ceux qui défendent le droit d'ingérence restent
ambiguës, car il s'agit, bien souvent, d'un droit d'ingérence
du plus fort dans les affaires intérieures du plus faible.
En tout état de cause, il ne semble pas à ce jour
qu'il constitue un principe pertinent d'organisation de la paix.
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Les droits de l'Homme
ont également été érigés en
principe suprême pour justifier les bombardements de la
RFY. Les droits de l'Homme justifieraient même que l'on
se passe de l'ONU pour violer une souveraineté, tant leur
valeur de principe serait supérieure à toute autre.
Se pose alors la question de savoir qui a qualité pour
apprécier la nécessité d'une intervention
armée contre un Etat souverain au nom des droits de l'Homme,
et de quels droits de l'Homme il s'agit. Bien entendu ce concept
au contour flou pourra être l'alibi de toutes les manipulations
politiques au profit de celui qui dispose de la force brutale
aux dépens de celui qui n'en dispose pas. L'évocation
des droits de l'Homme s'inscrit aujourd'hui dans un retour à
un droit naturel, qui s'imposerait à tout autre et à
tout système juridique, et dont la racine plonge dans la
morale. A cet égard, il est significatif que les thuriféraires
du " droit-de-l'hommisme " parlent indifféremment du droit
et de la morale, et même d'une " moralité globale
". Seulement, substituer la morale, impérative, à
la politique, toujours contingente, ne semble pas, là non
plus, être la méthode la plus raisonnable pour assurer
la paix durable entre les peuples.
En outre, il n'est pas
inutile de rapprocher cette atteinte en règle au principe
de souveraineté au nom des droits de l'Homme, de la mise
à mal des souverainetés au nom du commerce mondial.
2) Le nouveau rôle
de l'OTAN
L'intervention sous l'égide
de l'OTAN révèle l'objectif du bombardement de Belgrade
: donner à l'OTAN une nouvelle vocation après l'effondrement
de l'URSS et la fin de la guerre froide. L'OTAN, qui a pour vocation
initiale d'assurer la sécurité de ses membres et
leur intégrité territoriale, devient de facto, en
intervenant " hors zone " en totale contradiction avec ses statuts,
une institution ayant pour objet l'organisation et la préservation
de la paix en Europe occidentale.
Cette interprétation
est d'ailleurs validée par l'adoption à Washington
du nouveau " concept stratégique ", donnant à l'OTAN
la mission de veiller non seulement à la défense
de ses membres, mais également de contribuer à la
paix et à la stabilité de la région Europe.
L'OTAN devra donc prévenir les conflits et éventuellement
intervenir activement dans la gestion des crises, ce qui n'était
pas possible juridiquement jusqu'alors. Ce nouveau rôle
assigné à l'Alliance Atlantique constitue une mise
en œuvre de l'objectif affirmé en 1992 par le Pentagone
dans le " rapport Wolfowitz ", qui est de faire des Etats-Unis
la seule puissance mondiale, exerçant une hégémonie
sans partage, en matière économique, culturelle,
diplomatique et militaire, et d'empêcher le surgissement
d'un rival éventuel en Europe ou en Asie.
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L'alignement aveugle des
démocraties occidentales sur les choix faits par les Etats-Unis
éloigne un peu plus l'Europe de son indépendance,
et confirme un peu plus la prédominance d'une seule et
unique puissance mondiale.
La nécessité
pour l'Europe d'assumer seule l'organisation de sa sécurité
collective, par exemple au sein d'une Union de L'Europe Occidentale
hors de la tutelle américaine, s'en fait d'autant plus
pressante.
IV ? Sortir de la crise : la solution européenne.
Sortir de la crise suppose
de rompre radicalement avec la stratégie adoptée
par l'OTAN, qui ajoute à la misère des Albannais
du KOSOVO, exacerbe les haines, et plonge inutilement le peuple
Serbe dans la détresse. Il convient de favoriser, le plus
rapidement possible, une solution politique, intégrant
dans un dispositif large la nécessité de stabiliser
l'ensemble de la région.
La résolution politique
du conflit exige la reprise du dialogue et de la négociation,
ce qui ne peut être envisagé que sous l'égide
de l'ONU, et donc, avec la participation de la Russie. A cet égard,
il convient d'avoir un discours clair et sans contradiction. En
effet, prétendre ramener la Russie dans le dispositif,
en affirmant concomitamment vouloir accentuer les frappes aériennes
et mettre en œuvre un embargo sur le pétrole - ce qui n'a
pas, et ne sera pas, accepté par la Russie - c'est tenir
un double langage. L'Alliance semble s'engager dans une
voie consistant à mettre à genou la Serbie, par
son bombardement massif assorti d'un embargo, à l'instar
de ce qui est fait en Irak. Cette stratégie, qui est la
plus veule, sera lourde des souffrances inutiles pour le peuple
Serbe, mais aussi pour les Albannais du Kosovo, dont le retour
chez eux n'en sera que plus différé. Il reste en
outre au Kosovo un million d'Albannais, dont le sort est aujourd'hui
incertain.
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Enfin, envisager à
terme une intervention au sol, dont l'objectif politique reste
mal défini, comporte à la fois le risque d'une extension
généralisée du conflit et d'un embourbement
militaire coûteux en vies humaines, sans compter l'instrumentalisation
cynique des Albannais enrôlés, qui seront les premiers
sur le front. Bien plus, dans cette hypothèse, on ne peut
écarter le risque de voir intervenir la Russie, directement
ou indirectement, au côté de la Serbie, plongeant
la zone dans une guerre totale, pour le plus grand malheur des
populations civiles que l'on prétendait défendre.
Dans cette région instable, il n'y a rien de pire que d'"
ajouter la guerre à la guerre ".
Les options de l'Alliance
ne sont pas acceptables, et il faut donc favoriser une solution
diplomatique négociée, permettant l'élaboration
d'un plan de paix. Comme dans toute transaction digne de ce nom,
chacune des parties doit faire des concessions.
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Le Conseil de Sécurité
des Nations Unies doit être saisie et imposer, dans un premier
temps, une suspension des bombardements, et le retour à
la table des négociations de la Serbie, par le truchement
de la diplomatie russe, entre autre. Cette première étape
ne peut être franchie qu'avec l'appui des diplomaties Européennes
et du Secrétaire Général de l'ONU, dès
lors qu'elle révèle, pour partie, l'échec
de la stratégie menée par l'OTAN. Or, comme le but
de l'intervention militaire est d'affirmer l'OTAN comme un outil
de gestion des crises européennes, ce plan de paix ne peut
être celui des Etats-Unis. Il est donc impératif
que les Européens se ressaisissent. La France doit, dans
cette épreuve, rappeler l'Europe et les Européens
à suivre une voie qui leur est propre, et conforme à
leurs intérêts. Les liens historiques de la France
avec la Russie et la Serbie sont autant d'atouts pour mener l'initiative.
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La négociation
engagée devra permettre le retour sans délai de
tous les Albannais au Kosovo, ce qui, on le sait, est acceptable
par Milosevic. La mise en œuvre de cette phase sera garantie par
la présence d'une force de l'ONU comprenant la Russie.
Une autonomie substantielle
du Kosovo à l'intérieur de la RFY sera garantie,
afin que coexistent Serbes et Albannais sur ce territoire.
Enfin une grande Conférence
sur les Balkans sera organisée et une large participation
de l'Europe à la reconstruction économique de cette
région, y compris la Serbie, devra être envisagée.
La mise en œuvre de ce plan de paix, dont la France peut être
à l'initiative, est la voie la plus raisonnable pour sortir
rapidement du conflit, mettre un terme aux souffrances des populations,
et élaborer une solution politique assurant durablement
la paix dans les Balkans. En outre, cette option a l'insigne mérite
de rendre l'Europe aux européens.
Jean-Christophe BONTE
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