La lettre de Jean-Pierre Chev&egreve;nement
Dimanche 29 novembre 1998
  La lettre de Jean-Pierre Chevènement.    téléchargez au format word    trois parties : I - Notre action ne prend sens que dans la durée. II - Les enjeux de la période à venir. III - L'enjeu de politique intérieure et le rôle du MDC.  
 
Chers camarades, 

Me tenant éloigné, pour encore quelques semaines, de l'action politique, je ne puis participer au Conseil National du MDC autrement que par un message d'amitié et par le voeu ardent que je forme de le voir occuper toute sa place dans le débat politique. Même si la tâche du ministre de l'Intérieur est quelquefois ingrate, il ne me vient pas à l'esprit de ne pas reprendre le service, dès lors que je m'en sens la capacité.

Naturellement je veux remercier ceux dont la pensée m'a aidé à surmonter l'épreuve que j'ai traversée. Je n'ai pas la faiblesse de croire que la vie triomphe de la mort par un simple effet de la volonté individuelle. Il y faut quelque chose de plus grand que soi.  
 
 
 
 
  

Ensemble, nous avons construit des repères solides, articulés aux grandes valeurs de l'humanité et à la compréhension des enjeux de notre temps. Il faut au MDC, courageuse avant-garde républicaine, un certain mérite pour maintenir, dans la mêlée confuse qui résulte du règne de l'instant et de  l'émotion-spectacle, une conception de la politique fondée sur le débat argumenté et sur la rectitude des comportements. Cette conception n'est guère portée aujourd'hui. Et pourtant elle rencontre, j'en ai reçu d'innombrables témoignages, l'assentiment profond d'une grande majorité de nos concitoyens, dégoûtés par la démagogie et l'électoralisme à courte vue et avides de sincérité, de cohérence, de vrai désintéressement, au service du pays.  
 
 
 
I - Notre action ne prend sens que dans la durée.
Lionel Jospin a eu l'occasion, il y a une dizaine de jours de rappeler quelques principes qui nous tiennent à coeur et qui, à bien des égards, ont fondé jusqu'ici la popularité de son gouvernement: clarté, responsabilité, sens de l'intérêt général. C'est ainsi d'ailleurs que la majorité peut rester majoritaire. Votre président-délégué, Georges Sarre, a su faire opportunément entendre une voix différente, la vôtre. Si l'exigence peut donner quelquefois le sentiment d'être incompris, le temps, à la longue, vient la récompenser.  

 

I - Notre action ne prend sens que dans la durée. 

Si nous nous reportons une quinzaine d'années en arrière, comment ne pas voir que nos choix ont préservé l'avenir et sauvegardé la confiance sans laquelle rien de durable ne peut se faire?

1) Nous avons combattu la fuite en avant dans la libéralisation à tout va, entamée dès 1983. Le laisser-fairisme généralisé débouche aujourd'hui sur une crise profonde. Le temps approche où il faudra refermer la parenthèse libérale, dont avait parlé jadis Lionel Jospin, et pas seulement à l'échelle nationale, même si la France a, pour ce faire, un rôle moteur à jouer.

 
 
2) Aujourd'hui tout le monde se prévaut de la République, mais c'est souvent pour mieux en dévoyer l'idée. Pour avoir créé en 1983 le club "République Moderne" et assumé avec beaucoup d'autres ici la transformation du Ceres en "Socialisme et République" en 1986, je me souviens des quolibets qui accueillirent ce ressourcement à l'idée républicaine, à l'idéal d'un citoyen capable de penser par lui-même et comptable, à travers la définition de l'intérêt national, du destin du monde. Cette pensée moderne de la nation, il est vrai aussi vieille que la République, mais en réalité aussi jeune qu'elle, nous nous sommes efforcés de l'illustrer avec constance.  

Nous n'avons pas abandonné la nation à Le Pen.

3) Nous ne sommes pas des antieuropéens mais des euroréalistes. Notre opposition au traité de Maastricht  s'appuyait sur une analyse économique, politique et diplomatique qui n'a rien perdu de sa pertinence. A notre Congrès de Saint-Nazaire, en octobre 1996, nous avions défini quatre conditions à la mise en œuvre de l'euro : d'abord le refus d'un noyau dur à cinq ou six et l'inclusion des pays méditerranéens. En second lieu l'instauration d'un pouvoir politique face à l'indépendance imprudemment concédée à la Banque Centrale Européenne ; en troisième lieu, l'obtention d'une parité par rapport au dollar qui ne ruine pas la compétitivité des économies européennes et qui rompe avec la désastreuse politique de surévaluation, suivie de 1991 à 1997 ; Enfin, la substitution d'un pacte de croissance au pacte de stabilité, alors en cours de négociation. 
 
 
Sur le premier point, nous avons obtenu gain de cause avec l'inclusion de l'Italie. Sur tous les autres, des avancées certaines ont été réalisées. Elles ne sont certes pas irréversibles. Si l'avènement de gouvernements de centre gauche en Grande-Bretagne et en Italie et la victoire du SPD aux élections législatives allemandes ouvrent des possibilités nouvelles, la réorientation de la construction européenne n'est pas acquise. Nous devons nous mobiliser pour aboutir à la fixation d'une parité correcte avec le dollar, amener la BCE à favoriser la croissance plutôt qu'à combattre une inflation aujourd'hui inexistante, faire de l'Europe l'inspiratrice de nouvelles règles du jeu monétaires, financières, économiques, à l'échelle mondiale, donnant enfin aux pays du Sud la chance de leur développement. Bref, nous devons faire l'épreuve de la réalité. Nous n'avons jamais été les partisans de la politique du pire: Nous cherchons des compromis dynamiques parce que nous croyons à la force de nos analyses. Une France forte est pour cela nécessaire à l'Europe. 

Si la situation allemande comporte des virtualités évidentes, comme l'a pertinemment analysé Didier Motchane dans le dernier numéro de "République Moderne", il dépendra aussi de nous de les faire mûrir. Le programme SPD-Verts laisse clairement apercevoir la tentation de l'alignement de l'Allemagne sur les orientations de la politique américaine et le risque de provincialisation pour ne pas dire de cantonalisation qui en résulterait pour les nations européennes. Mais parce que le nouveau gouvernement allemand a fait de l'emploi sa priorité, il y a un espoir raisonnable de faire surgir des orientations progressistes communes.
Encore faut-il que l'Europe ne serve pas, demain comme hier, d'alibi à l'effacement.

 
 
4) Le nouvel ordre mondial proclamé par le Président Bush en mars 1991 a fait long feu : il se heurte à la diversité irréductible du monde. L'unipolarité dont il est la couverture idéologique -je veux parler de la domination sans partage des Etats-Unis- s'efface peu à peu devant la multipolarité réelle du monde.  

Il n'y a pas de meilleur exemple que la situation au Moyen-Orient : Les Etats-Unis viennent d'avouer leur véritable objectif en Irak : se débarrasser de Saddam Hussein. Fallait-il huit ans d'un embargo cruel, responsable d'un million de morts, pour en arriver là? Comment y parvenir aujourd'hui alors que les rébellions suscitées hier chez les Kurdes et les Chiites ont échoué, et cela sans préjudice pour l'intégrité territoriale de l'Irak?

Comment mieux reconnaître que, dès le départ, la politique américaine dans cette région était erronée, ses objectifs réels dissimulés, le guerre du Golfe non seulement disproportionnée, mais vouée à déboucher sur une impasse stratégique ? Le contrôle du pétrole au prix de l'intégrisme, la ruine programmée d'un pays relativement développé, ramené au stade préindustriel et encore moins l'élimination des dirigeants d'un pays étranger, ne constituent un programme politique à la fin du XXème siècle. Il est temps de concevoir une paix juste et durable de la Méditerranée au Golfe, de lever l'embargo et de réintégrer l'Irak dans la communauté des nations. L'universalisme doit s'accommoder de la réalité des peuples, à moins de n'être que la couverture hypocrite d'un impérialisme.
 
 
Sur tant de sujets essentiels : l'impasse d'un libéralisme délivré de toute règle, l'actualité de la République, la nécessité de fonder l'Europe et l'organisation pacifique du monde sur les nations, cadres irremplaçables de la démocratie, nous avons pris plusieurs longueurs d'avance : notre action s'appuie sur des positions de principe alliant la rigueur des analyses et le sens des réalités. 

C'est ainsi que nous faisons vivre une idée exigeante de la France, qui articule une pensée à l'échelle du monde et l'intérêt national. La République doit être capable de parler, selon l'expression d'André Malraux, pour le monde entier.

Cette exigence, ce souci de cohérence à la fois politique et moral, c'est ce que le MDC, sans en exclure personne, peut apporter de meilleur et, c'est ce que beaucoup de nos concitoyens attendent particulièrement de nous. Cela nous crée de grands devoirs vis-à-vis de la gauche et du pays tout entier.

La droite en effet s'est disqualifiée. Elle est profondément divisée. Ayant abandonné le legs gaulliste et la référence à une idée républicaine de la nation pour un libéralisme sans frontière, la droite parlementaire a laissé renaître et prospérer dans le pays une idéologie néo-vichyste qui a créé un climat délétère et laissé planer la menace d'une recomposition à terme de la droite et de l'extrême-droite.

 
 
Pour conjurer ce danger, les pancartes et les anathèmes ne sont d'aucun secours. Seule y parviendra une politique s'attaquant aux causes qui ont fait le lit de l'extrême droite : chômage de masse, violence, affaiblissement des valeurs et des repères républicains, abandon de la conception citoyenne de la nation, décomposition sociale et crise de la démocratie. Cette analyse, nous l'avions déjà faite aux Ulis, où Paul Loridant accueillait notre Convention de septembre 1995.

Bref, pour sortir la France de l'ornière, il faut une gauche sérieuse, solide, conséquente, bref une gauche républicaine. Une gauche qui ne renvoie pas la nation au musée mais sache s'en servir comme d'un levier.

Cela devrait aller de soi. Cela n'est pourtant pas le cas. Le courant républicain ainsi défini est aujourd'hui dispersé : Si le MDC en exprime la cohérence idéologique, il existe aussi à l'état de sensibilité au sein du PS et du PC, et plus encore dans l'électorat populaire. Bien évidemment un courant intellectuel brillant illustre aussi, avec Régis Debray, Claude Nicolet, Max Gallo, Paul Thibaud, Emmanuel Todd, Jean-Louis Guillebaud, Jean-François Kahn, et beaucoup d'autres, la force persistante de l'idée républicaine en France. 

De grandes manœuvre se préparent cependant pour faire basculer, à l'occasion des prochaines élections européennes, le centre de gravité de la gauche et par voie de conséquence l'axe de développement de la politique française. 

Venons-en donc aux enjeux de la période à venir. 

 
 
II - Les enjeux de la période à venir.
J'en énumérerai trois : l'enjeu économique, l'enjeu international, et l'enjeu sociétal, avant de conclure sur l'enjeu de politique intérieure et sur le rôle du MDC. 
 

A) L'enjeu économique 

La crise de l'économie de marché, globalisée à l'échelle mondiale, élargie à toutes les formes d'échanges -biens, services, capitaux, monnaies- et affranchie de toute règle autre que celle d'un libéralisme purement théorique oblige à revoir en profondeur les règles du jeu qui se sont imposées depuis le début des années soixante-dix.

Une monnaie internationale unique -le dollar- dont l'émission obéit d'abord à des raisons de politique intérieure, des parités monétaires constamment changeantes, un système de crédit livré à lui-même et dérivant vers l'économie-casino, l'omnipotence et l'irresponsabilité des banques s'étendant en Europe aux banques centrales elles-mêmes hors de tout contrôle démocratique, la dérégulation érigée en sésame-ouvre-toi de la prospérité, la juxtaposition brutale enfin d'aires économiques et culturelles hétérogènes, ne pouvaient manquer d'entraîner à la longue un immense désordre économique, social et politique.
La crise actuelle signale la faillite d'un modèle de développement et oblige à repenser de nouvelles règles partant des réalités, c'est-à-dire de la diversité du monde: 
 
 
 
 
- fixation et stabilisation à un niveau rémunérateur du prix des matières premières et partage équitable des rentes ainsi constituées afin de nourrir une nouvelle croissance mondiale prioritairement à partir des besoins des pays du Sud ;

- organisation de zones économiques relativement homogènes permettant un développement autocentré au Sud et un progrès social maîtrisé au Nord ; 

- définition d'un système de parités stables mais ajustables à l'échelle mondiale ; 

- contrôle des mouvements de capitaux à court terme; 

- soumission du pouvoir monétaire à des critères d'orientation politique ; 

- révision, pour ce faire, du statut des Banques Centrales européennes et donc du traité de Maastricht. 
 
 

Il faut introduire la croissance et l'emploi dans les objectifs auxquels les banques centrales, et d'abord la BCE, devront désormais contribuer. La politique monétaire comme la politique budgétaire ne peuvent résulter d'une sorte de "pilotage automatique", conçu par un quarteron de technocrates sélectionnés sur des critères d'orthodoxie libérale et monétariste. Il est temps que les peuples se réapproprient les leviers de commande.

Au plan international, c'est la parité avec le dollar qui devra être fixée de manière raisonnable (entre 5,50 F et 7 F), ce qui implique une volonté européenne commune fondée sur la priorité donnée à l'emploi et à la recherche d'une croissance partagée entre l'Europe et les Etats-Unis. 

Derrière l'enjeu économique, un autre se profile. 

 
 
 
B) L'enjeu international. 

Les Etats-Unis sont une économie de marché dotée d'une diplomatie et d'une armée. Leur politique étrangère subordonne tout aux exigences de leur domination commerciale et financière. Elle néglige souverainement l'enfoncement des pays du Sud, la montée des intégrismes ou encore la régression de l'ex-URSS dans une anarchie qui pourrait s'avérer grosse de dangers. Comment convaincre les Etats-Unis que le libéralisme n'est pas la panacée et que la croissance doit s'organiser à l'échelle mondiale pour répondre d'abord aux besoins des hommes ?

  Une telle entreprise n'a de sens qu'appuyée sur la multipolarité du monde à venir : affirmation d'une volonté européenne propre, dont nous savons qu'elle devra contrarier le réflexe quasi spontané de solidarité des riches ; retour de la Russie ; rétablissement du Japon ; rôle croissant de la Chine, de l'Inde, du Brésil, des nations arabes, dès lors qu'elles sauront conjuguer identité et modernité. 

C'est cette multipolarité devenue réelle qui permettra aux Etats-Unis de redevenir la grande nation qu'ils sont et aux institutions internationales existantes ou à créer, de remplir efficacement leur rôle. Encore faut-il que la France elle-même puisse parler d'une voix forte et ne fasse pas d'une Europe-alibi, le camouflage de son renoncement. 

 
 
 
C) L'enjeu sociétal. 

Combattre le nouvel apartheid à l'échelle mondiale n'a de sens que si on ne laisse pas se creuser, en France même, la fracture sociale. On a tout dit des inégalités croissantes depuis vingt-cinq ans, de la panne de l'ascenseur social, des ratés de l'intégration, de la crise du modèle républicain, égalitaire et citoyen, et corrélativement de la montée des communautarismes, voire des intégrismes. 

Il faut marquer un coup d'arrêt à cette dérive. 

C'est un combat éminemment politique et idéologique qui ne doit pas se laisser saucissonner en une multiplicité d'actions sectorielles. C'est un projet de société qu'il faut mettre en avant pour faire vivre au quotidien, dans le travail, l'éducation, la culture, les loisirs, l'habitat, la ville, les valeurs d'égalité.

  Il faut sortir les jeunes nés de l'immigration du ghetto où la société les enferme et où ils s'enferment eux-mêmes. Un cercle vicieux est à briser, un mouvement des droits civiques à créer, sur un modèle républicain : rassemblant tous les citoyens sans distinction d'origine. 

L'enjeu majeur pour la société française est de savoir si elle va continuer à dériver vers la ségrégation et le multiculturalisme à l'anglo-saxonne, ou si elle trouvera en elle-même la force d'une refondation républicaine. C'est le défi principal auquel le gouvernement et sa majorité sont affrontés : ou bien nous saurons le relever en faisant passer dans la réalité l'axe défini par Lionel Jospin "en tous domaines faire retour à la République" et nous garderons la confiance populaire, ou bien la gauche, s'abandonnant elle-même à un prurit d'anarchie, s'avérera incapable de contrarier le vent libéral dominant et laissera ainsi la voie libre au retour d'une droite dure, à défaut d'être pure. 

 
 
III - L'enjeu de politique intérieure et le rôle du MDC
A) Le projet de refondation républicaine implique la cohésion de la majorité de gauche. 

Depuis dix-huit mois, sur la base de la déclaration de politique générale de Lionel Jospin du 19 juin 1997, véritable pacte de majorité, le MDC s'est voulu un facteur de cohérence pour la majorité de gauche et son gouvernement. Sans renoncer à nos convictions, bien au contraire, nous avons refusé la stratégie du harcèlement, en matière de politique européenne par exemple. D'abord parce que nous croyons à la nécessité d'une solidarité des nations européennes dès lors que nous concevons l'Europe non pas comme un écran mais comme un relais entre la France et le monde ; ensuite parce que, fidèles au principe de réalité, nous sommes convaincus que l'évolution des choses confirmera le bien-fondé de nos arguments.

Comment garantir, comme nous l'avons fait, l'égalité des droits sociaux et des avantages non contributifs aux étrangers en situation régulière et brouiller simultanément la distinction d'avec ceux qui entendent s'installer sur le territoire national au mépris de nos lois ? Comment pourrions-nous par ailleurs assouplir la politique des visas, avec l'Algérie et les pays d'Afrique francophone, si la législation sur le séjour n'est plus appliquée ? 

Toutes ces questions de bon sens restent sans réponse, parce que les termes d'un débat honnête sont occultés par la perspective de bénéfices, supposés "moraux", ou plus prosaïquement électoraux.   

 
 
 
 
Parce que le gouvernement tient une ligne claire, le débat droite-gauche sur l'immigration a largement perdu de son accuité et, pour la première fois l'extrême-droite recule dans les élections partielles. Au MDC de rappeler la forte maxime selon laquelle bien souvent "c'est la liberté qui opprime et la loi qui libère". Une alouette d'esprit libertaire, un cheval de libéralisme composent une idéologie dont les méfaits depuis trente ans ont eu l'occasion de s'exercer en bien d'autres domaines (l'éducation par exemple ou le respect d'une civilité honnête).

Il est temps de fermer la parenthèse du laisser-faire et du laisser-aller. L'exigence d'égalité implique des devoirs en même temps que des droits. Rien n'est plus contraire à la République que l'idéologie libérale-libertaire. Ainsi la sûreté est-elle la première condition de l'exercice de la liberté. Une politique républicaine, en la matière, doit récuser aussi bien la démagogie libertaire que la démagogie sécuritaire. 

La gauche doit affirmer un projet à long terme et tenir bon sur ses principes républicains. La défense de la nation n'est pas une vieille lune parce que la nation reste le cadre des politiques sociales, le lieu essentiel du débat démocratique et le môle de toute organisation internationale délivrée de la loi de la jungle. Il n'y a pas de droit sans Etat. Il n'y a aucune raison de manifester la moindre complaisance à l'égard de ceux qui se font de la nation la même idée que Le Pen, fût-ce pour la décrier : ils abandonnent, en fait, la France à l'adversaire. Nous luttons donc pour que vive la France.
 
 
 
Il existe dans la société française, comme dans toutes les sociétés européennes également vieillissantes, une tendance irrationnelle au repli. L'idéologie du retour à la terre, quelque forme chatoyante qu'elle revête, n'augure rien de bon. Le troisième millénaire cristallise toutes les peurs. Soyons clairs : le principe de précaution est une chose, le rejet de tout progrès en est une autre. La gauche et les Verts ne peuvent travailler ensemble que si les conditions d'un débat transparent et honnête sont réunies, à l'abri de tout espèce de terrorisme idéologique. La laïcité c'est d'abord l'esprit du libre-examen, en dehors de tout dogmatisme. Ainsi les campagnes de Greenpeace ne sont pas suffisamment étayées d'arguments, à mon sens, pour que la France renonce à l'un de ses atouts majeurs : la filière électronucléaire qui pourvoit à 75 % de ses besoins d'électricité.
 
 
Le prix historiquement bas du pétrole et du gaz est un prix éminemment politique. Nous ne sommes pas à l'abri de nouveaux chocs pétroliers. La population mondiale atteindra 11 Milliards d'êtres humains en 2.045. Le souci de l'indépendance énergétique de la France comme celui de la lutte contre l'effet de serre devraient inspirer des positions plus responsables que celles prises en fonction de peurs complaisamment répandues, même si elles sont largement mythiques. Il est vrai que le souci de l'indépendance n'a pas de sens aux yeux de ceux qui, parce qu'ils ont renoncé à "penser mondial", ont déjà accepté au fond d'eux-mêmes le protectorat des Etats-Unis. 
 
 
 
B) Le rôle du MDC. 

Aucun parti n'est à lui-même sa propre fin, pas plus le MDC que n'importe quel autre.  

Mais les raisons de notre combat -la défense de la démocratie citoyenne et le refus de la vassalisation- sont toujours présentes. 

Face au pouvoir croissant des technostructures, la légitimité, en définitive, reste dans le suffrage populaire. Face à l'hégémonie, une France libre de sa parole demeure un solide rempart.

Mais nous n'entendons pas être seulement un môle de résistance face à ceux qui ont dissocié la France de la République, c'est-à-dire des valeurs universelles, pour l'assimiler à un terroir ringard fondé sur la mythologie des origines. Nous entendons porter en Europe et dans le monde les valeurs républicaines que nous défendons en France. 

Ces valeurs sont d'abord celles de l'égalité, de la rationalité et de l'universalisme. L'obscurantisme menace à nouveau. C'est pourquoi nous devons veiller à ce que la gauche sérieuse et conséquente, héritière de l'esprit des Lumières et porteuse de l'idéal laïque, ne soit pas déstabilisée car elle seule peut porter dans la durée le dessein de la refondation républicaine.

 
 
 
 
 
De cette vigilance nous devons prendre les moyens, y compris en étant présents, s'il le faut, sous nos propres couleurs, aux élections européennes. Les seules batailles qu'on est assuré de perdre sont celles qu'on se refuse par avance à livrer. Or y a-t-il aujourd'hui un courant de pensée organisé qui puisse, mieux que nous, combattre de manière argumentée la démagogie qui, déjà, emplit l'horizon ? Une telle décision n'a pas besoin d'être arrêtée avant le printemps. D'autres configurations sont possibles : avec le PS s'il bouge sur l'Europe, avec le PCF s'il choisit de défendre d'abord les classes populaires plutôt que de courir après la petite-bourgeoisie gauchiste et, pourquoi pas, avec ces deux formations, si nous savons lever les ambiguïtés qui restent pour définir ensemble un projet à longue portée. Quant au MDC, il doit s'organiser à l'occasion de son prochain Congrès, en vue d'être encore plus présent et plus offensif dans le paysage politique. 

A vous, chers camarades, d'y réfléchir afin qu'ensemble nous puissions réunir les moyens d'une riposte nécessaire.

La gauche, parce qu'elle porte un projet à long terme, qui implique un effort de pensée et de mobilisation, a mieux à faire que de laisser le terrain à ceux qui l'amusent : elle doit l'occuper. A nous de l'y aider. 
 
 

Jean-Pierre Chevènement