Notre politique consiste aujourd'hui comme hier à aider une gauche digne de ce nom à inscrire sa marque dans la durée au service de la République, bref d'une idée exigeante de la France.
Notre soutien à François Mitterrand de 1965 à 1990 n'a jamais eu d'autre sens. Il n'a d'ailleurs jamais été inconditionnel. Et nous avons refusé de cautionner aussi bien la soumission au soi-disant "nouvel ordre mondial" que la construction d'une Europe dominée par l'Argent. Nous n'avons évidemment pas renoncé à nos convictions et nous n'y renoncerons pas.
A) Aider la gauche à redevenir républicaine.
Notre combat s'inscrit dans la durée. Nous avons contribué à faire échouer le projet ultralibéral de la droite. En juin 1997, le gouvernement Juppé a été balayé par l'effort de toutes les composantes de la gauche. Nous n'avons pas marchandé le nôtre. Nous avons œuvré depuis quinze mois pour donner toutes ses chances au gouvernement de Lionel Jospin. Nous avons refusé la politique de harcèlement, même s'il a été clair, à chaque moment décisif, que ni le pacte de stabilité, ni les abandons de souveraineté en dehors de tout contrôle démocratique que comporte la mise en œuvre de l'euro sous l'égide de la Banque Centrale européenne indépendante, ni certaines dispositions du traité d'Amsterdam, fût-ce à l'échéance de cinq ans, en matière d'asile et d'immigration n'ont rencontré ou ne rencontrent notre adhésion. Mais nous avons souscrit sans arrière-pensée au programme du gouvernement de Lionel Jospin, tel que celui-ci l'a exprimé le 19 juin 1997 "En tous domaines faire retour à la République." En tous domaines, nous nous efforçons de faire aller de pair l'exigence et la cohérence car la France marche au projet. Le MDC ne pèse que son poids, mais ses 4.000 militants et ses 500 élus représentent un trésor de rigueur intellectuelle et morale, d'expérience, de fidélité, et j'ajoute de désintéressement : le service de la République est notre seule passion.
Depuis le colloque de Villepinte, l'équation d'une politique de sécurité républicaine efficace et bénéficiant d'un fort consensus, y compris à gauche, a été posée (ADS-ALMS-CLS). Bien sûr lobbies et corporatismes n'ont pas capitulé (délinquance des mineurs).
La sécurité est un droit et d'abord pour les plus fragiles qui sont naturellement ceux auxquels la gauche doit penser en priorité. Il y a place pour une politique de sécurité sérieuse et sans démagogie dans laquelle la gauche peut se reconnaître.
En Corse, la loi républicaine commence à s'appliquer . Elle s'appliquera.
Plus de 260.000 emplois ont été créés dans le secteur concurrentiel en une année, chiffre auquel il faut ajouter plus de 100.000 emplois-jeunes. Le chômage recule. Toutes ces réalisations sont à mettre à l'actif du gouvernement de Lionel Jospin. Comme Joffre après la bataille de la Marne, il pourrait dire : "Je ne sais pas très bien qui l'a gagnée, mais je sais très bien qui l'aurait perdue."
On assiste aussi au retour d'une conception à la fois plus modeste et plus exigeante du politique. Davantage de rigueur dans les comportements individuels. Davantage d'exigence par rapport aux priorités affirmées.
Le second atout du gouvernement de Lionel Jospin, c'est bien sûr le gouvernement, riche de fortes personnalités mais c'est surtout Lionel Jospin lui-même qui a montré en quinze mois non seulement les qualités humaines personnelles que nous connaissions et qui avaient motivé notre soutien en 1995 mais aussi de réelles qualités d'homme d'Etat.
Chacun le sait, la force de la gauche est aussi faite de la faiblesse de la droite. Sa crise est profonde. Elle est structurelle. La droite, en trente ans, a peu à peu abandonné la nation pour se rallier au libéralisme, d'abord "avancé" avec Valéry Giscard d'Estaing, puis un temps reaganien et enfin maastrichien avec Jacques Chirac. La parenthèse gaulliste a été refermée. La vieille droite française est redevenue ce qu'elle était, avec, en prime, une puissante extrême-droite.
La droite l'a emporté en 1993 sur les décombres du mitterrandisme mais elle s'est aussitôt enfermée du fait de son soutien au traité de Maastricht et de son orthodoxie monétariste dans la logique de la "seule politique possible". Elle a tellement sous-estimé la gauche qu'elle s'est déchirée sans complexe (Balladur?Chirac ; Juppé?Séguin, etc.).
La droite a méconnu le rôle de l'élection présidentielle : en 1995 Lionel Jospin a restructuré le Parti socialiste autour de lui. La droite a cru avec Jean-Louis Debré pouvoir instrumenter l'immigration pour capter les voix du Front National. Elle n'y a pas réussi parce que la partie sérieuse de la gauche et d'abord Lionel Jospin ne sont pas tombés dans le piège. Prisonnière de la même politique qui perd, elle a été battue sur le terrain du social. Juppé a été balayé d'abord et en fait par le mouvement social de novembre-décembre 1995, puis par les élections de mai-juin 1997.
De défaite en défaite, la droite perd ensuite les élections cantonales et régionales et s'enferme dans ses contradictions internes : un RPR dont Jacques Chirac n'est plus le maître, une UDF qui n'en finit pas d'exploser, une radicalisation souterraine (Madelin) ou ouverte (Millon). Le Front National est une épine mortelle pour la droite. Faut-il pour autant le valoriser comme s'y sont essayés à gauche et comme sont toujours tentés de le faire certains stratèges de café du commerce ? (Laissons de côté les gogos qui se laissent manipuler). Certainement pas ! Ce jeu est mortel pour la République et pour la démocratie, car il crée, à terme, les conditions d'une hégémonisation de la droite par l'extrême-droite. Le Pen n'est pas éternel et déjà des liens se tissent. Les élections européennes sont une échéance difficile. Ensuite il y en aura d'autres. Le Mouvement des Citoyens, dès sa convention des Ulis, en septembre 1995, a développé une thèse claire : on ne fera pas reculer Le Pen avec des anathèmes ou des pancartes, mais seulement par une patiente reconquête de l'électorat populaire, autour d'un programme s'attaquant aux causes réelles qui font prospérer l'extrême-droite : chômage ? perte des repères ? crise de la démocratie ? affaiblissement de l'idée républicaine de la nation. Le vrai barrage contre le Front National c'est la gauche républicaine, dont le MDC est le fer de lance. Ce ne sont pas ceux qui, en fait, s'en servent, au nom d'un antiracisme purement médiatique, pour affaiblir la droite.
Pour vaincre, la gauche doit maintenir en tous domaines un cap républicain. L'opportunisme serait suicidaire. Ne cédons donc pas à un triomphalisme béat.
II - Réussir aujourd'hui.
A) Pour une croissance sociale.
Revenons sur le terrain économique et social : le gouvernement de la gauche a bénéficié du dollar à 6 Francs et d'une embellie économique qui a concerné, il est vrai, peu ou prou toute l'Europe. La question, qu'à moins de pratiquer la politique de l'autruche, on ne peut pas ne pas se poser, est de savoir si la conjugaison des effets de la crise en Asie et en Russie, du ralentissement de l'activité économique observé aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, et enfin de l'application stricte des critères de Maastricht institutionnalisés par le pacte de stabilité ne vont pas conduire à un ralentissement de la croissance dans les années à venir. La difficulté sera accrue par le fait que la politique monétaire sera fixée dès 1999 par la BCEI et que le Conseil informel de l'euro peinera sans doute à trouver ses marques. Bref, nous aurons sans doute plus de mal à maîtriser la conjoncture. Or, c'est la croissance plus encore que les emplois jeunes et les 35 heures qui dans la durée permettra de créer des emplois et de faire refluer le chômage.
Tout doit donc être fait pour en maintenir le rythme et d'abord le soutien à la consommation populaire et à l'investissement, celui des entreprises comme celui des collectivités locales (72% FBCF des administrations). Il faut donc recenser tous les projets tracteurs pour la croissance.
S'agissant de la consommation populaire : la hausse du SMIC et du niveau des salaires relaiera l'influence déclinante de l'exportation.
S'agissant de l'investissement, il faut le doper grâce à l'aide à la recherche industrielle et à l'innovation, projet porté par Claude Allègre, à travers un grand emprunt d'équipement pour accélérer les grands projets d'infrastructure, par la transformation de l'épargne liquide pour favoriser la reconstruction des villes et des banlieues. Le logement social enfin doit être repensé et redevenir une priorité. L'importance pour la mixité sociale des communautés d'agglomération doit également être soulignée. Il faut une volonté politique pour élaborer et mettre en œuvre des politiques d'habitat à l'échelon pertinent. La justice sociale est au cœur de l'exigence de la gauche : Nous soutiendrons sans réserve les projets de Martine Aubry : lutte contre les exclusions, Etats-généraux de la santé, assurance-maladie universelle.
Bref, nous comprenons fort bien la nécessité d'un pacte entre la majorité nouvelle et les entreprises.
Il serait pourtant excessif de prétendre que la mise en œuvre de l'euro, le pacte de stabilité, l'ouverture du capital des sociétés d'armement publiques, nous remplissent d'enthousiasme. Nous entendons continuer à œuvrer pour une politique budgétaire et fiscale dynamique, pour construire une Europe des nations respectueuse de la volonté démocratique des peuples, et pour préserver le rôle éminent de l'Etat dans la sauvegarde de nos intérêts légitimes.
On ne peut pas donner tous les pouvoirs aux marchés financiers et cautionner à travers la mise en bourse les plans sociaux les plus rétrogrades. Quand Alstom verse ce printemps huit Milliards de dividendes à ses deux sociétés mères, Gec et Alcatel, il n'a pas le droit de supprimer deux mille emplois à Belfort, au nom de la rentabilité. Je cite cet exemple que je connais bien. Il illustre la nécessité de l'Etat, dont Jaurès disait qu'il traduisait le rapport de forces entre les classes : un Etat républicain capable de défendre les intérêts des classes populaires.
Le gouvernement doit veiller à maintenir un équilibre et comme il n'est pas de bon équilibre sans rapport de forces, il doit conserver des armes : des investisseurs institutionnels, un puissant secteur public, une politique des marchés publics, une véritable politique d'aménagement du territoire qui ne peut se passer de moyens financiers. Bref, nous devons nous organiser pour canaliser les effets de la mondialisation et, si possible, en tirer parti.
B) Réorienter la construction européenne.
Le risque est grand qu'avec Agenda 2000 la France ne perde sur plusieurs tableaux à la fois : réduction des fonds structurels mis à sa disposition, démantèlement de la PAC, hausse de sa contribution budgétaire pour financer l'élargissement à l'Est.
Il est paradoxal de voir l'Allemagne qui en sera le principal bénéficiaire vouloir réduire sa contribution, oubliant allègrement que la PAC a été conçue au départ comme un élément du compromis fondateur entre l'Allemagne et la France: parce que l'industrie allemande allait profiter du marché commun, il n'était pas déraisonnable pour la France d'obtenir la compensation d'une protection en matière agricole.
La France doit défendre ses intérêts en Europe : Son niveau de vie relatif a baissé (113 en 1985 - 106 en 1995). Aucun pays n'a fait plus de sacrifices pour la réalisation de l'Europe monétaire. De 1991 à 1997, elle a mis sa croissance en berne. Parmi les grands pays industrialisés, le niveau de son chômage (11,8 % de la population active) reste le plus élevé. La France a supporté le coût de l'Europe dans des proportions massives. De cela aussi il faut tenir compte.
Le traité d'Amsterdam, négocié par le gouvernement d'Alain Juppé, s'inscrit dans la logique du traité de Maastricht. Il se révèle incapable d'apporter une réponse cohérente aux problèmes nés de la priorité donnée, dès 1992, à l'élargissement. L'Allemagne a imposé un choix qui correspond à son tropisme géopolitique naturel : l'élargissement a ainsi stoppé l'approfondissement : le blocage institutionnel en est le résultat. Les issues imaginées par la France : majorité qualifiée ou coopération renforcée se révèlent sans portée réelle. Bref, le traité d'Amsterdam est tellement nul qu'on peut se demander s'il vaut la peine d'être combattu.
Mais il comporte une "communautarisation" par défaut en matière de sécurité intérieure. Un fausse fenêtre destinée à faire oublier le piétinement des négociateurs français dans tous les autres domaines.
Cette négociation a été bâclée : On prétend créer un espace de libre circulation, façonner une sécurité intérieure commune, aborder ensemble les problèmes de l'immigration, sans avoir réduit au préalable la radicale hétérogénéité des conceptions de la nationalité fondée, ici sur le sol, et là sur le sang et sans avoir pris en compte la géographie et les tropismes historiques des courants migratoires. On n'a pas non plus réfléchi à la façon dont se définit la citoyenneté, ici à travers une conception rigoureuse de la laïcité, et là par l'adhésion à une identité dite "chrétienne".
Le traité d'Amsterdam risque d'être la porte ouverte à l'ethnisme, à une définition rétrograde de l'identité européenne (chrétienté occidentale opposée à l'Islam et à l'Orthodoxie) et à une politique réactionnaire de l'immigration faute que les problèmes de l'intégration et du co-développement aient été posés sérieusement au préalable. Surtout si sa mise en œuvre n'est pas suivie de près par ceux qui portent la responsabilité politique sur ces sujets très sensibles pour l'opinion publique, on peut craindre de graves dérapages.
Regardons vers l'avenir. Nous ne sommes pas contre l'Europe. Nous ne sommes pas des eurosceptiques mais des euroréalistes. Nous sommes pour l'Europe des nations parce que nul ne fera l'impasse sur ces réalités qui ont été modelées par l'Histoire. Il ne faut pas lâcher la proie pour l'ombre mais construire avec patience et méthode l'Europe des peuples. Comme on dit, il faut "assurer". L'Europe ne doit pas être une fuite en avant irresponsable.
1) Or, la construction européenne
actuelle est un édifice fragile.
Ses contradictions sont visibles à
l'œil nu. L'élargissement à l'Est les révèle en
pleine lumière : d'abord par rapport à un fonctionnement institutionnel
efficace. Ensuite, du fait du plafonnement du budget communautaire, et enfin
du point de vue des exigences de la sécurité intérieure.
2) Il est cependant de l'intérêt de la France de permettre la structuration d'un club des nations européennes, acceptant des règles communes mais aussi capables de défendre leurs intérêts en commun. Mais cela ne peut se faire qu'à partir d'un renversement conceptuel : la subsidiarité doit se définir à partir des nations et non à partir des institutions européennes parce que seules les nations sont constitutives d'une légitimité démocratique. C'est ce qu'a exprimé à sa manière la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe. Je propose que le MDC réfléchisse à une réforme de la Constitution qui partirait de ce principe. Ce serait l'occasion de recadrer le projet européen au moment où on voit bien que sur les questions essentielles, il faut redresser la barre.
3) Cela ne se fera pas tout seul : la
France qui reste notre avenir devra défendre bec et ongles ses intérêts
légitimes mais aussi sa vision de l'Europe, à partir des défis
que ses nations doivent relever ensemble :
- compétitivité, croissance,
emploi, préférence communautaire par rapport aux Etats-Unis et
à l'Asie ;
- partenariat avec la Russie ;
- rééquilibrage au Sud
(Méditerranée, Afrique, Amérique Latine) ;
- autonomie stratégique enfin.
4) Cette autonomie stratégique est une nécessité dans un monde multipolaire où de nouvelles puissances émergent mais où surtout les Etats-Unis apparaissent très imprévisibles, du fait des caractéristiques de leur politique intérieure et des contradictions de leur politique étrangère.
Dans un univers incertain, la France doit être capable de préserver l'autonomie de ses décisions pour pouvoir influer sur la zone géographique où elle se trouve et porter témoignage pour une autre conception des relations Nord-Sud.
C) Nous coexistons avec le marché mais nous faisons chambre à part.
Ce qu'il est convenu d'appeler "les forces de marché", celles de l'Argent, paraissent aujourd'hui maîtresses du terrain. Certes avec Tony Blair, Romano Prodi, Gehrardt Schröder peut-être, une Europe de gauche paraît possible.
Pour le MDC la social-démocratie n'est pourtant pas la recette de l'avenir. La social-démocratie en effet a trouvé l'espace de son développement grâce au communisme, surtout au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Elle a su jouer de la peur qu'inspirait l'URSS pour obtenir au bénéfice des masses travailleuses de substantiels avantages.
La péremption de la social-démocratie aujourd'hui vient de l'effondrement du communisme qui permet l'irruption sur le marché international du travail d'une immense armée de réserve de travailleurs sous-payés mais de plus en plus qualifiés.
Certes nous avons vu s'affirmer une social-démocratie gestionnaire, capable d'imposer la rigueur (Delors ? Bérégovoy 1983-1993), mais non de faire jaillir la croissance ou d'endiguer la corruption. L'effondrement du communisme prive la social-démocratie de l'arc-boutant indispensable.
Le MDC propose deux concepts pour redéfinir une pensée de gauche moderne :
1) L'alliance des productifs : pour distribuer il faut produire. L'entreprise n'est pas notre ennemie. Mais il faut créer un rapport de forces. Repenser l'Etat. Pour le gouvernement de la gauche, la réforme de l'Etat, à la fois pour le rendre plus efficace et pour le rapprocher des citoyens, est un chantier essentiel.
2) En second lieu, la redécouverte de l'idée républicaine, inséparable de la notion d'intérêt général : Encadrer le libéralisme par l'imposition de règles républicaines (solidarité ? garantie du long terme, etc.). Fixer des repères. Bref, il faut inventer dans chaque pays de nouveaux fondements, des piliers sur lesquels d'autres pourront s'appuyer. Là est la modernité de l'idée républicaine. Elle suppose un ancrage éthique et politique et une volonté forte. C'est le rôle du MDC que d'y contribuer.
III - Préparer sur le long terme
le retour de la nation et de la République.
A) Etre les instituteurs de la République moderne.
Dans la conjoncture actuelle, nous assistons à l'affaiblissement d'une idéologie libérale-libertaire, issue d'une partie du courant des années soixante-huit. Cela a conduit là où vous savez : ceux qui hier proclamaient "Il est interdit d'interdire" s'enflamment aujourd'hui pour défendre l'indépendance de la Banque centrale européenne et le strict respect de ses critères . Voyez Daniel Cohn-Bendit.
Le professeur Alain Touraine théorisait la chose dans un article de Libération du 9 mai 1998 : "Une fois notre pays entré dans une union monétaire qui, écrivait-il, enlèvera à nos gouvernements leurs armes monétaires et budgétaires, nous devrons placer les politiques sociales au centre de nos préoccupations". Comme si on pouvait lutter contre les inégalités sans monnaie et sans budget ! Comme si on pouvait mener bataille sans armes ! Il est vrai que le plus beau slogan des années soixante-huit demeurera le célèbre "Prenons nos désirs pour des réalités".
Mais nous qui prenons la politique au sérieux, nous ne devons pas perdre de vue notre rôle. Il n'y a qu'un recours pour la gauche, après la défaite des idées vieilles de trente ans qui ont abusé la gauche et conduit à son désarroi. C'est d'inventer les traits d'une République moderne. C'est d'être les instituteurs républicains non seulement de la gauche, mais de la France entière.
1) L'Ecole a été au cœur du tourbillon des expérimentations depuis 1968. Elle en sort. Le redressement tient dans la conscience des maîtres, longtemps découragés, déboussolés, mais qui commencent à retrouver des repères. A force de vouloir "ouvrir l'école", c'est la société avec ses injustices, sa violence, ses inégalités qui avaient pénétré l'école. Mais vous savez parfaitement l'ampleur de la tâche qui est devant elle. L'instruction civique n'en est qu'une partie. Pour former des citoyens il faut une éthique. La recherche de la vérité et le courage de la dire, le goût de l'effort, le respect du savoir : sur ces terrains se gagnent la bataille de la formation, l'égalité réelle des chances, la réussite de l'intégration.
2) L'exercice de la citoyenneté mérite une attention particulière. La décentralisation ne suffit pas à entraîner, loin s'en faut, l'intérêt plus soutenu des citoyens pour les affaires de leur département et de leur région. Un rapport récent de l'INSEE montre que l'inégalité entre régions est moins forte en France que chez nos voisins. C'est le rôle de l'Etat qu'on mesure ainsi, garant de l'égalité contre les disparités économiques ou naturelles. Une organisation territoriale modernisée ne doit pas faire disparaître l'Etat. On nous propose parfois de remplacer l'échelle commune - département ? Etat - par le triptyque : -pays ? région ? Europe-. Je ne veux pas durcir les oppositions mais seulement faire observer que le pays n'a pas de représentation élue ; et que l'intérêt des citoyens pour les élections régionales ou européennes est faible. Mieux vaut moderniser la structure républicaine, parce qu'elle est animée par un souffle démocratique puissant : la commune et la nation sont le lieu d'un débat public intense. Le département est une réalité enracinée dans deux siècles d'histoire. On ne le supprimera pas. On doit au contraire moderniser sa représentation. J'ai préparé un projet de loi organisant l'intercommunalité dans les agglomérations. L'intercommunalité en effet s'est bien développée en milieu rural ; trop peu dans les villes. Si nous voulons abolir l'apartheid social entre les centres-villes et les périphéries, les quartiers cossus ou tranquilles à côté des banlieues pauvres et peu sûres, il faut être capable d'élaborer et de mettre en œuvre au niveau pertinent -celui des agglomérations-, des politiques qui permettront le remodelage de nos villes. C'est ainsi qu'on fraiera la voie à une démocratie locale rénovée : en lui permettant de se saisir des enjeux véritables. Ensuite le suffrage universel viendra sanctionner la prise de conscience de solidarités plus vastes, comme cela se fait naturellement déjà à Paris, Lyon et Marseille.
A terme, c'est la croissance qui donnera les marges nécessaires pour réduire la fracture sociale. Mais nous savons bien que la situation est si profondément dégradée du fait d'une exclusion durable, qu'il faudra compter aussi sur une action de terrain adaptée et sur des politiques de formation et de réapprentissage des règles sociales élémentaires. Cela aussi, c'est la tâche des instituteurs républicains que nous devons être, là où nous sommes, comme militants, responsables, élus. Notre tâche c'est aussi d'œuvrer à l'intégration des générations nées de l'immigration.
La France est un concept politique : c'est le triomphe de la loi sur la race. A nous de le faire comprendre : il y a du pain sur la planche.
Le Mouvement des Citoyens s'est fait entendre lors des débats sur la réforme de la justice. C'est qu'à nos yeux, l'indépendance des juges va de pair avec leur responsabilité. Faudra-t-il un jour élire les juges, comme le proposait déjà Clémenceau ? C'est une question qui est posée.
La citoyenneté ne peut être exercée que dans un pays libre. L'indépendance nationale et la citoyenneté, pour un républicain, sont indissociables. Plutôt qu'à préparer des corps expéditionnaires, sous les ordres de l'OTAN, le MDC réfléchit à ce que pourrait être demain une défense nationale moderne, nécessairement mixte, avec des éléments professionnalisés, mais aussi avec un service national court, proche du terrain, essentiel aussi bien à la défense du territoire qu'à la cohésion sociale et nationale.
Enfin, nous avons, sur la longue durée, à garantir la maîtrise scientifique et technologique de notre destin. Le marché ne suffira pas à y pourvoir. Des politiques publiques sont nécessaires ; elles auraient mille avantages à être définies au niveau européen ; mais l'initiative et l'exemple, venant de la France, ont souvent un effet d'entraînement.
B) La nation citoyenne, toujours à réinventer
Notre but, c'est de refaire de la France une nation de citoyens conscients.
Ce fut la force et la grandeur de la Révolution française que d'inventer et d'asseoir son concept de la nation sur le contrat social cher à Jean-Jacques Rousseau et sur la volonté générale, bref sur une conception de la nation délivrée du mythe des origines. Conception encore aujourd'hui éminemment moderne.
Cette conception citoyenne de la Nation comportait cependant une grande faiblesse : elle reposait sur l'illusion qu'on pouvait faire des Français hors de France avec d'autres peuples niés ainsi dans leur réalité ethnique et culturelle historiquement constituée, bref dans leur vouloir-vivre en commun. Ce qui était possible à petite dose et avec le temps ne l'était pas à grande échelle et sur le champ.
La Révolution périt du choc en retour des nationalismes qu'elle avait suscités en Allemagne et en Espagne notamment. C'est que la nation ne se définit pas seulement par la citoyenneté mais aussi par une volonté commune, celle d'un destin partagé, comme on s'en aperçut plus tard avec les théorisations de Fustel de Coulanges et de Renan. Seul Robespierre en 1792 avait eu la prescience qu'on n'exporte pas la liberté et la citoyenneté à la pointe des baïonnettes. Pour des raisons opposées le roi et les girondins précipitaient la France dans la guerre. La boite de Pandore ne se referma jamais.
La République a persévéré dans les errements révolutionnaires de 1792-1815 en prétendant exporter la nationalité française en Algérie notamment. Elle échoua à transférer ses valeurs outre-Méditerranée.
Et le même problème se pose aujourd'hui avec l'immigration : absorbable à petites doses, il faut néanmoins la maîtriser, si on ne veut pas que la République perde pied.
La nation à l'observateur d'aujourd'hui, apparaît minée du dedans : par l'affaissement de la citoyenneté qui n'est que la traduction au quotidien du principe de la souveraineté populaire. Or l'idée même de souveraineté est battue en brèche par des transferts toujours plus vastes.
Battue en brèche à l'extérieur, la souveraineté l'est également par la montée dans l'ordre interne du différentialisme, des communautarismes, des régionalismes, du droit fait aux minorités ethniques au mépris des règles de la citoyenneté et de l'égalité.
Le principe de la souveraineté n'est d'ailleurs pas sapé que dans l'ordre juridique et politique. La privatisation des entreprises, la dépendance technologique, l'immersion financière et la dictature des marchés des capitaux, sans parler de l'uniformisation culturelle dessinent les contours d'un Empire où le débat politique est réduit au "politiquement correct".
Les mots ont perdu leur sens. L'épithète citoyen est galvaudée : entreprise citoyenne devient le mot d'ordre du CNPF. La revendication la plus démagogique est souvent baptisée "citoyenne" par une gauche qui doit réapprendre ce que sont la République et l'intérêt général. Des élus organisent en faveur d'étrangers en situation irrégulière des parrainages pseudo-républicains qui bafouent la loi qu'ils ont parfois eux-mêmes votée ou contre laquelle ils ont refusé de se prononcer. Scènes de Bas-Empire !
Le peuple est soumis à un intense conditionnement psychologique : Des campagnes de repentance systématiques visent à le culpabiliser pour des crimes qu'il n'a pas commis. Il est sommé de renoncer à son histoire aussi bien qu'à ses raisons d'être et de persévérer. La nation citoyenne est proclamée ringarde, et l'Empire moderne.
"Il convient de faire retour à l'esprit républicain. Avant même de s'inscrire dans des institutions, la République, c'est un état d'esprit. Cet état d'esprit, il nous faut le conforter, partout, et d'abord chez les femmes et les hommes qui servent la République. Plus que jamais, alors que la vie publique pâtit de l'individualisme et du règne de l'argent, il est indispensable de rétablir les règles de l'éthique républicaine. De la base au sommet de l'Etat, du fonctionnaire au ministre, une seule façon d'être et d'agir, une seule façon de décider, doit prévaloir : celle du service de la Nation. La Nation est non seulement la réalité vivante à laquelle nous sommes tous attachés, mais surtout le lieu où bat le cœur de la démocratie, l'ensemble où se nouent les solidarités les plus profondes. Elle reste le cadre naturel des réformes essentielles dont notre pays a besoin."
L'actualité de cette vision a resurgi l'espace de quelques jours quand le peuple français s'est senti représenté par son équipe victorieuse de la Coupe du Monde de Football. Ce n'est pas la conception ethnique qui a resurgi mais une sorte de patriotisme naturel, ouvert sur l'universel, moins sur la différence du "black, blanc, beur" que sur la valeur d'égalité qui donne, non pas à la couleur, mais au talent, la primeur. Oui, l'idée de l'égalité des chances est une idée toujours neuve ! Il ne dépend que de nous de la faire vivre à nouveau.
Le plus curieux est que l'extrême-gauche et l'extrême-droite se font de la nation la même idée fausse : la conception ethnique ou racialiste, la première pour la rejeter, la seconde pour l'exalter. Le Français pour eux n'est pas le citoyen français mais le Français dit "de souche". Mot affreux ! La conception citoyenne -celle qui reste naturelle à nos compatriotes- a grand peine à se faire entendre dans les média. C'est ainsi qu'on fait le jeu de Le Pen : en abandonnant le concept de la nation telle que la République l'avait définie, pour la confondre avec la caricature qu'en donnent les modernes vichystes.
Parmi les facteurs de dissociation actuels, je n'ai pas mentionné les ratés de l'intégration. L'intégration à la France ne s'est pas faite spontanément, mais par crises et par un lent processus d'acculturation (guerre des Albigeois ? Edit de Villers-Cotteret ? paix de Westphalie ? Fête de la Fédération ? intégration souvent douloureuse des immigrés). Le destin des immigrés et des enfants nés de l'immigration est de devenir Français. Encore faut-il qu'il y ait une France et des citoyens pour leur tendre la main.
Sinon, la montée des communautarismes à l'américaine créera des risques de tribalisation gros de violences telles qu'on en voit déjà dans certaines villes de la banlieue parisienne ou même des affrontements sur le modèle balkanique. Eh bien, la France c'est tout le contraire de cela ! La nation reste le cadre le plus propice au renouveau des valeurs de citoyenneté et d'égalité. Le MDC le répète depuis la nuit des temps : Heureusement il y a Zidane et Thuran pour nous aider à le faire comprendre ! Au fond, la seule question qui mérite d'être posée aux Français -et peut-être d'abord à la gauche- est la suivante : Voulez-vous rester républicains ? ou préférez-vous vous abandonner à l'Empire ?
Bref la nation française, avec ce qu'elle représente encore, avec une francophonie vivante, n'a besoin que d'un projet pour non seulement survivre mais revivre au XXIème siècle.
La question du soi-disant "nouvel ordre mondial" et la survie de la nation française comme communauté de citoyens sont deux questions inséparables. Oui, la nation républicaine reste un modèle d'avenir, un article d'exportation. Simplement nous n'allons pas le faire par la guerre mais par la coopération, le co-développement et par une diplomatie active, au service d'un monde réellement multipolaire.
Voilà, Citoyennes et Citoyens, nos tâches. Voilà l'horizon que nous devons nous fixer. Dans la durée nous pouvons avoir confiance dans l'idée républicaine. C'est le seul recours à l'effondrement idéologique de la fin du siècle ; c'est le réveil de la pensée politique après la somnolence et l'hédonisme soixante huitards. Mais la tâche est rude. Je le mesure tout comme vous.
Notre Congrès, en novembre prochain permettra de nous organiser mieux et d'affûter, pour cette entreprise de longue haleine, l'outil indispensable que constitue le Mouvement des Citoyens. Il faudra resserrer et rajeunir le Secrétariat National, constituer partout de nouvelles équipes. Le MDC est riche de femmes et d'hommes de grande valeur.
L'élection européenne de juin 1999 peut nous permettre d'être entendus car, j'en suis convaincu, il y a place dans la vie politique française, pour une force républicaine solide, qui peut apporter beaucoup à la gauche et au pays. Gardons-nous de nous précipiter. Laissons-nous les marges nécessaires, sans rien exclure de ce qui nous permettrait de nous faire entendre, au service de la République.
D'ici là, préparons un Congrès actif et pour cela, tournez-vous vers les citoyennes et les citoyens. Ouvrez-vous à tous ceux qui nous comprennent et qui peuvent nous rejoindre : ils sont nombreux ! Ensemble, nous avons une dynamique à créer au service de la gauche et de la réussite de son gouvernement, pour la France et pour la République !