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INTERVIEW de Jean-Pierre Chevènement pour le Figaro

25/04/01
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LE FIGARO. Quel jugement portez-vous sur le projet de loi sur la sécurité quotidienne, présenté hier à l'Assemblée par votre successeur Daniel Vaillant ?

Jean-Pierre Chevènement. Il comporte un grand nombre de dispositions utiles. L'extension des prérogatives de police judiciaire des gardiens de la paix dès leur titularisation, ou des adjoints de sécurité de la police nationale permettra à la police de proximité de mieux faire son travail. Les mesures permettant de lutter contre la fraude sur les cartes bancaires ou d'euthanasier les chiens dangereux sont aussi bienvenues. Toutes ces mesures sont nécessaires mais ce projet de loi n'est évidemment pas une loi d'orientation en matière de sécurité intérieure.

Interview de Jean-Pierre Chevènement pour le Figaro
25/04/01

Les CODAC ont été dévoyées par une idéologie victimaire compassionnelle et réduites à un numéro d'appel

Le plan du gouvernement vous paraît-il à la hauteur des enjeux ?
On peut regretter que d'autres problèmes ne soient pas évoqués. Je pense à l'accès à la citoyenneté des jeunes issus de l'immigration. Les commissions d'accès à la citoyenneté (CODAC), que j'avais créées, étaient des outils de promotion pour ces jeunes frappés par un chômage deux à trois fois plus important que la moyenne. Or, ces CODAC ont été dévoyées par une idéologie victimaire compassionnelle et réduites à un numéro d'appel pour la lutte contre les discriminations à l'entrée des discothèques.
De plus, la lutte contre la délinquance des mineurs multirécidivistes ne fait l'objet d'aucune disposition pratique. Les arbitrages rendus en janvier 99 par le premier ministre entre Mme Guigou ne m'étaient pas favorables, mais prévoyaient tout de même de créer des centres de placement immédiat pour mineurs délinquants. Or, même cette disposition n'a débouché sur aucun dispositif efficace.

Quand l'éducation a visiblement échoué, que fait-on pour réprimer l'activité de petits casseurs, qui souvent en sont à leur 30e ou 40e infraction ?
Pensez-vous, comme vos amis du MDC, qu'il faille réformer l'ordonnance de 1945 sur la délinquance des mineurs ?.
Oui, évidemment. L'ordonnance de 45 assigne une seule mission aux éducateurs spécialisés, c'est l'éducation. Mais nous ne sommes plus en 1945. Quand l'éducation a visiblement échoué, que fait-on pour réprimer l'activité de petits casseurs, qui souvent en sont à leur 30e ou 40e infraction ? Augmenter le nombre de centres de placement immédiat ou d'éducation renforcée, tant qu'ils sont confiés à l'administration de la protection judiciaire de la jeunesse (APJJ), et tant qu'ils ne comportent que des stages de trois mois, ne peut pas faire l'affaire.

Que proposez-vous pour ces jeunes délinquants multirécidivistes ?
Il faut créer de véritables centres fermés, donner à ces centres le personnel dont ils ont besoin, allonger de trois à six mois la durée du séjour, revoir les programmes, afin de permettre une véritable restructuration de la personnalité de ces jeunes délinquants multirécidivistes. Bref, il faut rompre avec le sentiment actuel d'impunité. Il faut enfin rattacher les centres de placement immédiat à l'Administration pénitentiaire afin de contourner l'impossibilité de l'incarcération en matière délictuelle des mineurs de moins de seize ans. L'ordonnance de 1945 doit pour cela être réformée. C'est une question qu'il faut avoir le courage de poser.

La gauche doit surmonter ses tendances à l'angélisme.
A gauche, vous êtes le seul à la poser. Lionel Jospin a redit son opposition à une réforme de l'ordonnance de 1945.
Le premier ministre a expliqué que si on ne pouvait pas réformer dans ce domaine c'était du fait de l'opposition des syndicats majoritaires au sein de la protection judiciaire de la jeunesse. Il y a chez les éducateurs spécialisés un refus de ce qu'ils considèrent comme une " dérive sécuritaire ". Ils ont tort. Sans sanction possible, l'éducation tourne à vide. La gauche doit surmonter ses tendances à l'angélisme. Mais il y a aussi à gauche des républicains qui sont capables d'appeler un chat un chat...

Dans cette lutte contre la délinquance, quel rôle assignez-vous à l'éducation ?
Elle est essentielle, mais elle ne doit pas être opposée à la répression qui n'est que le rappel à la règle quand l'éducation ne suffit pas. Il y a un immense effort d'éducation à accomplir en amont. Encore faudrait-il que l'école reçoive des missions claires, et que l'on veille à responsabiliser systématiquement les parents. C'est tout une idéologie laxiste qu'on a laissé se développer depuis trente ans sur le thème " il est interdit d'interdire " Aucune société civilisée ne peut vivre sans les repères d'une citoyenneté conçue comme un ensemble indissociable de droits et de devoirs. C'est un message très simple. Encore faut-il qu'il soit porté par tous -parents, enseignants, éducateurs, policiers, magistrats, et qu'il soit clairement affirmé au sommet de l'Etat.

L'euro existe - le franc est déjà une subdivision de l'euro, les comptes bancaires vont basculer en euro au 1er juillet - et j'en reconnais les avantages.

L'est-il ?
Lionel Jospin a les idées claires. Mais il ne suffit pas d'affirmer des objectifs, il faut aussi en prendre les moyens.
Vous avez demandé mardi le report de l'introduction des pièces et des billets en euro pour "faciliter la vie quotidienne des Français"...
L'euro existe - le franc est déjà une subdivision de l'euro, les comptes bancaires vont basculer en euro au 1er juillet - et j'en reconnais les avantages. Mais l'introduction des billets et des pièces en euros au début de l'année prochaine est strictement inutile et sera très traumatisante pour des millions de nos concitoyens qui font leurs courses avec un très petit budget en liquide pour les personnes fragiles, notamment les personnes âgées. En outre, on ne peut pas obliger nos concitoyens à changer en six semaines de repères, de culture et d'histoire. Il est de la responsabilité d'hommes d'État dignes de ce nom de ne pas creuser encore plus profondément le fossé entre les élites et le peuple. Une simple décision du conseil européen suffirait. A moins qu'on cherche à effacer jusqu'au souvenir du franc pour mieux effacer la France dans une Europe fédérale. Mais si c'est là le but, il faut le dire.

A ce jour je n'ai pas décidé d'être candidat, bien que je ressente à quel point notre pays manque à la fois de repères et de perspectives.

Le gouvernement a-t-il apporté une réponse satisfaisante aux plans sociaux ?
Il est allé dans le sens que je réclamais en renchérissant le coût minimal des licenciements mais cela reste modéré. On est davantage à l'écoute des indépendantistes corses que des travailleurs français, notamment ceux d'Alstom Belfort.

Croyez-vous pouvoir rallier des députés de la gauche plurielle dans votre opposition au projet de loi sur la Corse ?
La plupart des députés socialistes craignent de ne pas être investis par les instances nationales aux prochaines élections législatives au bénéfice de candidatures vertes ou féminines, s'ils ne marchent pas droit: face à cette pression. Il faut du courage pour résister. Quant aux communistes, ils se sont mis sur ce sujet à la remorque du PS, à leur détriment d'ailleurs.

Pensez-vous pouvoir mieux que le PCF représenter les milieux populaires lors de la prochaine présidentielle?
Les milieux populaires ont d'abord besoin d'être représentés par des hommes et des femmes indépendants et courageux. A ce jour je n'ai pas décidé d'être candidat, bien que je ressente à quel point notre pays manque à la fois de repères et de perspectives. Une telle décision implique un énorme investissement politique, financier et personnel. Il est donc normal qu'avant de prendre cette décision, je vérifie qu'elle répond à un besoin profond dans le pays.