Interview de Jean-Pierre
Chevènement pour le Figaro
25/04/01
Les CODAC ont été dévoyées
par une idéologie victimaire compassionnelle et réduites
à un numéro d'appel |
Le plan du gouvernement vous paraît-il à
la hauteur des enjeux ?
On peut regretter que d'autres problèmes ne soient pas évoqués.
Je pense à l'accès à la citoyenneté des
jeunes issus de l'immigration. Les commissions d'accès à
la citoyenneté (CODAC), que j'avais créées, étaient
des outils de promotion pour ces jeunes frappés par un chômage
deux à trois fois plus important que la moyenne. Or, ces CODAC
ont été dévoyées par une idéologie
victimaire compassionnelle et réduites à un numéro
d'appel pour la lutte contre les discriminations à l'entrée
des discothèques.
De plus, la lutte contre la délinquance des mineurs multirécidivistes
ne fait l'objet d'aucune disposition pratique. Les arbitrages rendus
en janvier 99 par le premier ministre entre Mme Guigou ne m'étaient
pas favorables, mais prévoyaient tout de même de créer
des centres de placement immédiat pour mineurs délinquants.
Or, même cette disposition n'a débouché sur aucun
dispositif efficace.
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Quand l'éducation a visiblement échoué,
que fait-on pour réprimer l'activité de petits casseurs,
qui souvent en sont à leur 30e ou 40e infraction ? |
Pensez-vous, comme vos amis du MDC, qu'il faille
réformer l'ordonnance de 1945 sur la délinquance des mineurs
?.
Oui, évidemment. L'ordonnance de 45 assigne une seule mission
aux éducateurs spécialisés, c'est l'éducation.
Mais nous ne sommes plus en 1945. Quand l'éducation a visiblement
échoué, que fait-on pour réprimer l'activité
de petits casseurs, qui souvent en sont à leur 30e ou 40e infraction
? Augmenter le nombre de centres de placement immédiat ou d'éducation
renforcée, tant qu'ils sont confiés à l'administration
de la protection judiciaire de la jeunesse (APJJ), et tant qu'ils ne
comportent que des stages de trois mois, ne peut pas faire l'affaire.
Que proposez-vous pour ces jeunes délinquants
multirécidivistes ?
Il faut créer de véritables centres fermés, donner
à ces centres le personnel dont ils ont besoin, allonger de trois
à six mois la durée du séjour, revoir les programmes,
afin de permettre une véritable restructuration de la personnalité
de ces jeunes délinquants multirécidivistes. Bref, il
faut rompre avec le sentiment actuel d'impunité. Il faut enfin
rattacher les centres de placement immédiat à l'Administration
pénitentiaire afin de contourner l'impossibilité de l'incarcération
en matière délictuelle des mineurs de moins de seize ans.
L'ordonnance de 1945 doit pour cela être réformée.
C'est une question qu'il faut avoir le courage de poser.
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La gauche doit surmonter ses tendances à l'angélisme. |
A gauche, vous êtes le seul à la poser.
Lionel Jospin a redit son opposition à une réforme de
l'ordonnance de 1945.
Le premier ministre a expliqué que si on ne pouvait pas réformer
dans ce domaine c'était du fait de l'opposition des syndicats
majoritaires au sein de la protection judiciaire de la jeunesse. Il
y a chez les éducateurs spécialisés un refus de
ce qu'ils considèrent comme une " dérive sécuritaire
". Ils ont tort. Sans sanction possible, l'éducation tourne
à vide. La gauche doit surmonter ses tendances à l'angélisme.
Mais il y a aussi à gauche des républicains qui sont capables
d'appeler un chat un chat...
Dans cette lutte contre la délinquance, quel
rôle assignez-vous à l'éducation ?
Elle est essentielle, mais elle ne doit pas être opposée
à la répression qui n'est que le rappel à la règle
quand l'éducation ne suffit pas. Il y a un immense effort d'éducation
à accomplir en amont. Encore faudrait-il que l'école reçoive
des missions claires, et que l'on veille à responsabiliser systématiquement
les parents. C'est tout une idéologie laxiste qu'on a laissé
se développer depuis trente ans sur le thème " il
est interdit d'interdire " Aucune société civilisée
ne peut vivre sans les repères d'une citoyenneté conçue
comme un ensemble indissociable de droits et de devoirs. C'est un message
très simple. Encore faut-il qu'il soit porté par tous
-parents, enseignants, éducateurs, policiers, magistrats, et
qu'il soit clairement affirmé au sommet de l'Etat.
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L'euro existe - le franc est déjà une
subdivision de l'euro, les comptes bancaires vont basculer en euro au
1er juillet - et j'en reconnais les avantages. |
L'est-il ?
Lionel Jospin a les idées claires. Mais il ne suffit pas d'affirmer
des objectifs, il faut aussi en prendre les moyens.
Vous avez demandé mardi le report de l'introduction des pièces
et des billets en euro pour "faciliter la vie quotidienne des
Français"...
L'euro existe - le franc est déjà une subdivision de
l'euro, les comptes bancaires vont basculer en euro au 1er juillet
- et j'en reconnais les avantages. Mais l'introduction des billets
et des pièces en euros au début de l'année prochaine
est strictement inutile et sera très traumatisante pour des
millions de nos concitoyens qui font leurs courses avec un très
petit budget en liquide pour les personnes fragiles, notamment les
personnes âgées. En outre, on ne peut pas obliger nos
concitoyens à changer en six semaines de repères, de
culture et d'histoire. Il est de la responsabilité d'hommes
d'État dignes de ce nom de ne pas creuser encore plus profondément
le fossé entre les élites et le peuple. Une simple décision
du conseil européen suffirait. A moins qu'on cherche à
effacer jusqu'au souvenir du franc pour mieux effacer la France dans
une Europe fédérale. Mais si c'est là le but,
il faut le dire.

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A ce jour je n'ai pas décidé d'être
candidat, bien que je ressente à quel point notre pays manque à
la fois de repères et de perspectives. |
Le gouvernement a-t-il apporté une réponse satisfaisante
aux plans sociaux ?
Il est allé dans le sens que je réclamais en renchérissant
le coût minimal des licenciements mais cela reste modéré.
On est davantage à l'écoute des indépendantistes
corses que des travailleurs français, notamment ceux d'Alstom
Belfort.
Croyez-vous pouvoir rallier des députés de la gauche
plurielle dans votre opposition au projet de loi sur la Corse ?
La plupart des députés socialistes craignent de ne pas
être investis par les instances nationales aux prochaines élections
législatives au bénéfice de candidatures vertes
ou féminines, s'ils ne marchent pas droit: face à cette
pression. Il faut du courage pour résister. Quant aux communistes,
ils se sont mis sur ce sujet à la remorque du PS, à leur
détriment d'ailleurs.
Pensez-vous pouvoir mieux que le PCF représenter les milieux
populaires lors de la prochaine présidentielle?
Les milieux populaires ont d'abord besoin d'être représentés
par des hommes et des femmes indépendants et courageux. A ce
jour je n'ai pas décidé d'être candidat, bien que
je ressente à quel point notre pays manque à la fois de
repères et de perspectives. Une telle décision implique
un énorme investissement politique, financier et personnel. Il
est donc normal qu'avant de prendre cette décision, je vérifie
qu'elle répond à un besoin profond dans le pays.
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