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Interview de Jean-Pierre CHEVENEMENT au Figaro
Jeudi 20 Septembre 2001

FACE AU DEFI DU TERRORISME
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Bouleversés par tant d'horreur, nous devons d'autant plus faire l'effort de penser juste : en effet, si notre solidarité est entière vis à vis du peuple américain, ami de la France, nous ne sommes pas en guerre au sens traditionnel du terme. Il est bon de l'avoir rappelé et de le répéter : la référence à Pearl Harbor est une facilité trompeuse. Le terrorisme islamiste est le fait de réseaux mondialisés qui s'appuient sur l'Afghanistan des taliban et bénéficient de soutiens divers au Pakistan et en Arabie Saoudite, par ailleurs alliés des Etats-Unis. Ce phénomène mondial qui a longtemps cheminé dans la longue durée doit être compris pour être mieux combattu. Il faut être dur avec le terrorisme et dur avec les causes du terrorisme. L'attaque sans précédent qui a frappé les Etats Unis exprime en un instant la contraction violente d'une mondialisation anarchique qui juxtapose non seulement ethnies et religions, mais aussi inégalités abyssales et mentalités que séparent des siècles, voire des millénaires. L'humanité est une comme elle ne l'a jamais été, mais l'anomie, c'est-à-dire le dérèglement, est le plus grand danger qui la guette aujourd'hui. La réponse au défi immense et complexe qui nous est jeté implique à la fois fermeté et vision. Une fermeté sans faille s'impose d'abord dans la lutte contre le terrorisme sous toutes ses formes. Celui-ci n'est pas chose nouvelle. La France, comme les Etats-Unis, en ont fait déjà l'expérience. A l'aube de ce nouveau millénaire, c'est l'une des principales menaces qui pèse sur la civilisation. Le terrorisme génère la peur, la haine, le racisme. Il est un poison mortel pour les valeurs de la démocratie. Mon expérience d'ancien ministre de l'Intérieur me conduit à préconiser quatre actions dans le renforcement de la lutte antiterroriste :


-coopération entre les services de renseignements
-mécanisme centralisé de lutte antiterroriste
-resserrement des contrôles aux frontières
-surveillance des circuits financiers

1. La coopération entre les services de renseignements, souvent fructueuse, doit d'abord être renforcée mais ce sont surtout les moyens, notamment humains, qui doivent l'être, ainsi que la coopération judiciaire. Chacun sait que les réseaux intégristes ont profité du libéralisme britannique pour faire de Londres une de leurs principales plaques tournantes.

2. Le mécanisme centralisé de lutte antiterroriste mis au point en France (quatorzième section du Tribunal de grande instance de Paris et division nationale antiterroriste à la Direction centrale de la police judiciaire) a fait ses preuves dans l'élucidation rapide de très nombreux attentats ou dans la prévention de ceux qui auraient pu être commis à l'occasion de la Coupe du Monde de football en 1998, grâce à plusieurs vagues d'interpellations en France et dans les pays voisins. Ce mécanisme centralisé que j'ai dû défendre à plusieurs reprises contre des mises en cause irresponsables, devrait être généralisé aux pays les plus menacée par le terrorisme.

3. On n'évitera pas un resserrement des contrôles aux frontières. Les textes permettent la mise sur pied de fichiers d'empreintes digitales d'une grande efficacité. Pourquoi ne pas le faire non seulement à l'échelle européenne mais également en coopération avec d'autres pays, à commencer par les Etats-Unis ?

4. Enfin, la surveillance des circuits financiers, en particulier à partir des pays du Golfe, gagnerait à être resserrée sur la base de la convention adoptée par l'ONU - mais non encore ratifiée - de lutte contre le financement du terrorisme. La mise sur pied d'un organisme international spécialisé, du type Gafi, s'impose. S'y retrouveraient banquiers, policiers et magistrats des principaux pays concertés.

on observe au sein des réseaux intégristes le développement d'un courant "internationaliste" au détriment d'une mouvance proprement "algérianiste" en relation avec les maquis du GIA

La France a tout à gagner au resserrement de cette coopération internationale. Si elle a été plus concernée dans le passé par une menace "régionaliste", celle du GIA algérien, que par les réseaux qui ont leurs bases en Afghanistan et au Pakistan, elle est de moins en moins à l'abri d'individus qui ont reçu, là-bas formation et entraînement. Depuis plusieurs années, on observe au sein des réseaux intégristes le développement d'un courant "internationaliste", ou "salafiste", partisan du retour aux sources au détriment d'une mouvance proprement "algérianiste" en relation avec les maquis du GIA.

La fermeté est tout aussi nécessaire contre l'intégrisme islamiste qui ne doit surtout pas être confondu avec l'Islam. Il y a vingt ans que je mets en garde l'opinion publique contre le danger prioritaire que constitue la montée au Moyen-Orient puis au Maghreb de cette idéologie fanatique, dont seul le souvenir de nos guerres de religion peut nous permettre de prendre la mesure. Il me semble que les Etats-Unis, quant à eux, n'ont pris que tardivement conscience du péril. Leurs services de renseignements ne se sont pas assez méfiés de ceux qu'ils réchauffaient dans leur sein depuis si longtemps. Bien entendu l'excessive sophistication technologique de leurs méthodes les a aussi paradoxalement désarmés. Ils ont été pris au dépourvu par un investissement insuffisant dans le facteur humain : ce n'est pas seulement affaire d'argent, mais aussi de formation, de compréhension fine de sociétés profondément différentes, et enfin de capacité à infiltrer les réseaux islamistes. Une telle tâche ne s'improvise pas en quelques mois ni même en quelques années.

La démocratie américaine se grandira à ne pas opposer un manichéisme à un autre. Ce n'est pas une guerre entre l'Occident et l'Islam.

La fermeté doit aussi s'inscrire dans la durée. C'est sans doute beaucoup demander aux Etats-Unis dont le peuple a été cruellement éprouvé dans sa chair que de réagir avec sang-froid à la barbarie. Mais c'est leur intérêt même de ne pas solidariser le monde musulman avec la poignée de fanatiques qui détournent l'Islam à des fins criminelles.

La démocratie américaine se grandira à ne pas opposer un manichéisme à un autre. Ce n'est pas une guerre entre l'Occident et l'Islam. Toute frappe indiscriminée serait plus qu'une faute : une erreur contreproductive. Ainsi, une intervention terrestre prolongée en Afghanistan, outre qu'elle supposerait résolu le problème de l'accès à ce pays enclavé, risquerait de s'enliser dans un affrontement inédit du missile et du couteau. Céder aujourd'hui à l'opinion publique serait immanquablement se mettre à la merci, demain, de réactions inverses. Bref, on attend des dirigeants qu'ils réagissent en hommes d'Etat et non en fonction de leur cote dans les sondages. Les dernières déclarations du président Bush selon lesquelles "il ne s'agit pas de conquérir des territoires" montrent que l'Administration américaine a intégré la complexité.

La riposte doit être convenablement ciblée : ainsi la mise hors la loi internationale du régime des taliban en Afghanistan et la destruction des camps d'entraînement à la frontière pakistano-afghane serait une oeuvre de salubrité publique. Mais on ne fera pas l'impasse sur une réflexion plus profonde quant à la manière de désamorcer tant de haines accumulées contre l'Occident et plus précisément contre les Etats-Unis. Plus que jamais, notre civilisation a besoin d'un cap et d'une vision pour aborder le grand défi du XXIème siècle : la modernisation du monde arabo-islamique ou sa régression dans un obscurantisme fanatique. L'intégrisme islamiste est né il y a plus d'un demi-siècle en Egypte et au Pakistan. Cette irruption violente de la religion dans la politique a d'abord cheminé souterrainement. Elle s'est révélée à visage découvert depuis 1979 à la faveur des échecs subis au sein même du monde arabo-musulman par les courants modernisateurs qui voulaient répondre au défi de l'Occident en se plaçant sur son propre terrain (développement économique, laïcité, etc.) Mais cette concurrence entre les deux réponses de l'Orient à l'Occident est-elle tranchée ? La réponse dépend aussi de nous : au fanatisme sachons opposer la détermination mais aussi la grandeur et la générosité.

On ne peut pas construire une paix durable sans prendre en compte non seulement l'intérêt des peuples mais aussi leur dignité et leur identité même.

Je ne me lasserai jamais de répéter qu'il est nécessaire de concevoir une paix allant de la Méditerranée au Golfe pour mettre un terme à deux conflits qui exacerbent les souffrances et les frustrations : le conflit israëlo-palestinien et la prolongation depuis plus de dix ans de l'embargo sur l'Irak. On ne peut pas construire une paix durable sans prendre en compte non seulement l'intérêt des peuples mais aussi leur dignité et leur identité même. Le peuple palestinien doit disposer d'un Etat viable. Celui-ci sera la meilleure garantie de la sécurité à laquelle Israël a droit. L'Irak enfin doit pouvoir retrouver la voie d'un développement pacifique. Pour en arriver là, il faudra surmonter la tentation de chercher une solution à des problèmes irrésolus depuis longtemps par une perpétuelle fuite en avant dans la création de nouveaux rapports de forces que la perspective d'une confrontation globale avec le monde musulman rendrait de plus en plus précaire. Aidons au contraire à la modernisation du monde arabo-musulman en n'oubliant jamais qu'il n'a pas seulement besoin de technologies et de développement mais aussi de dignité et de légitime confiance en lui. C'est ce tournant là qui permettra la dédiabolisation de l'Amérique dans le monde arabo-musulman. C'est là une responsabilité des Etats-Unis mais aussi de la communauté internationale tout entière. En particulier ce peut être le rôle d'une France qui affirmerait à nouveau avec force sa vocation à défendre les valeurs de la citoyenneté et, au dehors, le dialogue plutôt que le choc des civilisations.

la petitesse d'hommes politiques hélas nombreux, pour lesquels la France n'aurait plus rien à dire

C'est là qu'apparaît la petitesse d'hommes politiques hélas nombreux, pour lesquels la France n'aurait plus rien à dire, sinon à se couler dans le moule de décisions prises ailleurs en fonction de considérations pas toujours pertinentes et d'intérêts qui ne sont pas forcément les nôtres. Cette attitude de renoncement est grave car elle méconnaît, outre la vocation de la France, nos intérêts de sécurité propres et la relation profonde et ancienne que notre pays depuis deux siècles a établie avec la rive sud de la Méditerranée - Maghreb et Proche-Orient - et dont témoigne la présence sur notre sol de quatre à cinq millions d'hommes et de femmes de tradition musulmane. La France ne peut abandonner à quiconque le soin de déterminer la manière de traiter ces graves problèmes, car il y a des remèdes qui pourraient être pires que le mal. L'indépendance - faut-il le rappeler - n'exclut nullement la coopération. En France aussi, la culture de "la haine" peut susciter chez une poignée de marginaux, souvent délinquants multirécidivistes, des comportements suicidaires. Ainsi Khaled Kelkal à Lyon en 1995 et plus récemment à Béziers, l'attaque au lance-roquette de voitures de police par un forcené qui, aux dires même de sa famille, se considérait par avance comme un "martyr de l'Islam".

encourager, en France même, l'élan vers la modernisation du monde arabo-musulman tout entier qui est le véritable enjeu de la période à venir

Ce sont ces réalités là qu'il faut avoir présentes à l'esprit, si nous voulons, dans un esprit de responsabilité, garantir le plus efficacement la sécurité des Français. Nous le ferons d'autant mieux que nous saurons porter, en France et dans le monde, le message de la citoyenneté. Sur son sol, la République doit concevoir une politique d'accès à la citoyenneté qui permette aux centaines de milliers de jeunes dont les parents sont nés outre-Méditerranée de réussir leur vie dans la société française. Ainsi une préparation systématique et rémunérée aux concours de la fonction publique offerte à tous ceux qui en ont la capacité pourrait multiplier de véritables modèles de réussite. Par ailleurs, la consultation que j'ai engagée en octobre 1999 avec les différentes sensibilités de l'Islam en France, sur la base d'une déclaration sans ambiguïté, doit se poursuivre afin que le bon grain soit séparé de l'ivraie : les autorités spirituelles musulmanes ont pris à ce sujet une position claire dont il faut se féliciter. La République offre à l'Islam un cadre qui l'amènera inévitablement à séparer ce qui relève de la spiritualité de ce qui relève de la raison naturelle, domaine qui est, par excellence, celui du débat démocratique. Ainsi pourrons-nous encourager, en France même, l'élan vers la modernisation du monde arabo-musulman tout entier qui est le véritable enjeu de la période à venir.

Au dehors de ses frontières la France doit continuer à oeuvrer pour que soit reconnue la multipolarité du monde. C'est l'intérêt même des Etats-Unis, car la grande nation qu'ils sont n'a pas les moyens d'être, dans la longue durée, un empire universel. Au faite de la puissance où ils sont parvenus, la maîtrise qui accompagne toute vraie grandeur contribuera plus au rayonnement des Etats-Unis qu'un déchaînement militaire aveugle qui ferait le jeu des terroristes. En tenant les deux bouts de la chaîne, nous n'offrirons pas seulement aux Français la meilleurs police d'assurances en matière de sécurité mais nous aiderons nos amis de par le monde à relever le grand défi du XXIème siècle. Ce n'est pas seulement notre pays en effet, mais c'est le monde entier qui a besoin d'un cap afin que nous puissions léguer à nos enfants une société simplement humaine.