-coopération entre les services de renseignements
-mécanisme centralisé de lutte antiterroriste
-resserrement des contrôles aux frontières
-surveillance des circuits financiers |
1. La coopération entre les services de renseignements,
souvent fructueuse, doit d'abord être renforcée mais
ce sont surtout les moyens, notamment humains, qui doivent l'être,
ainsi que la coopération judiciaire. Chacun sait que les réseaux
intégristes ont profité du libéralisme britannique
pour faire de Londres une de leurs principales plaques tournantes.
2. Le mécanisme centralisé de lutte antiterroriste
mis au point en France (quatorzième section du Tribunal de
grande instance de Paris et division nationale antiterroriste à
la Direction centrale de la police judiciaire) a fait ses preuves
dans l'élucidation rapide de très nombreux attentats
ou dans la prévention de ceux qui auraient pu être commis
à l'occasion de la Coupe du Monde de football en 1998, grâce
à plusieurs vagues d'interpellations en France et dans les
pays voisins. Ce mécanisme centralisé que j'ai dû
défendre à plusieurs reprises contre des mises en cause
irresponsables, devrait être généralisé
aux pays les plus menacée par le terrorisme.
3. On n'évitera pas un resserrement des contrôles
aux frontières. Les textes permettent la mise sur pied de fichiers
d'empreintes digitales d'une grande efficacité. Pourquoi ne
pas le faire non seulement à l'échelle européenne
mais également en coopération avec d'autres pays, à
commencer par les Etats-Unis ?
4. Enfin, la surveillance des circuits financiers, en
particulier à partir des pays du Golfe, gagnerait à
être resserrée sur la base de la convention adoptée
par l'ONU - mais non encore ratifiée - de lutte contre le financement
du terrorisme. La mise sur pied d'un organisme international spécialisé,
du type Gafi, s'impose. S'y retrouveraient banquiers, policiers et
magistrats des principaux pays concertés.

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on observe au sein des réseaux intégristes
le développement d'un courant "internationaliste" au
détriment d'une mouvance proprement "algérianiste"
en relation avec les maquis du GIA |
La France a tout à gagner au resserrement de
cette coopération internationale. Si elle a été
plus concernée dans le passé par une menace "régionaliste",
celle du GIA algérien, que par les réseaux qui ont leurs
bases en Afghanistan et au Pakistan, elle est de moins en moins à
l'abri d'individus qui ont reçu, là-bas formation et
entraînement. Depuis plusieurs années, on observe au
sein des réseaux intégristes le développement
d'un courant "internationaliste", ou "salafiste",
partisan du retour aux sources au détriment d'une mouvance
proprement "algérianiste" en relation avec les maquis
du GIA.
La fermeté est tout aussi nécessaire contre
l'intégrisme islamiste qui ne doit surtout pas être confondu
avec l'Islam. Il y a vingt ans que je mets en garde l'opinion publique
contre le danger prioritaire que constitue la montée au Moyen-Orient
puis au Maghreb de cette idéologie fanatique, dont seul le
souvenir de nos guerres de religion peut nous permettre de prendre
la mesure. Il me semble que les Etats-Unis, quant à eux, n'ont
pris que tardivement conscience du péril. Leurs services de
renseignements ne se sont pas assez méfiés de ceux qu'ils
réchauffaient dans leur sein depuis si longtemps. Bien entendu
l'excessive sophistication technologique de leurs méthodes
les a aussi paradoxalement désarmés. Ils ont été
pris au dépourvu par un investissement insuffisant dans le
facteur humain : ce n'est pas seulement affaire d'argent, mais aussi
de formation, de compréhension fine de sociétés
profondément différentes, et enfin de capacité
à infiltrer les réseaux islamistes. Une telle tâche
ne s'improvise pas en quelques mois ni même en quelques années.

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La démocratie américaine se grandira à
ne pas opposer un manichéisme à un autre. Ce n'est pas une
guerre entre l'Occident et l'Islam. |
La fermeté doit aussi s'inscrire dans la durée.
C'est sans doute beaucoup demander aux Etats-Unis dont le peuple a
été cruellement éprouvé dans sa chair
que de réagir avec sang-froid à la barbarie. Mais c'est
leur intérêt même de ne pas solidariser le monde
musulman avec la poignée de fanatiques qui détournent
l'Islam à des fins criminelles.
La démocratie américaine se grandira à
ne pas opposer un manichéisme à un autre. Ce n'est pas
une guerre entre l'Occident et l'Islam. Toute frappe indiscriminée
serait plus qu'une faute : une erreur contreproductive. Ainsi, une
intervention terrestre prolongée en Afghanistan, outre qu'elle
supposerait résolu le problème de l'accès à
ce pays enclavé, risquerait de s'enliser dans un affrontement
inédit du missile et du couteau. Céder aujourd'hui à
l'opinion publique serait immanquablement se mettre à la merci,
demain, de réactions inverses. Bref, on attend des dirigeants
qu'ils réagissent en hommes d'Etat et non en fonction de leur
cote dans les sondages. Les dernières déclarations du
président Bush selon lesquelles "il ne s'agit pas de conquérir
des territoires" montrent que l'Administration américaine
a intégré la complexité.
La riposte doit être convenablement ciblée
: ainsi la mise hors la loi internationale du régime des taliban
en Afghanistan et la destruction des camps d'entraînement à
la frontière pakistano-afghane serait une oeuvre de salubrité
publique. Mais on ne fera pas l'impasse sur une réflexion plus
profonde quant à la manière de désamorcer tant
de haines accumulées contre l'Occident et plus précisément
contre les Etats-Unis. Plus que jamais, notre civilisation a besoin
d'un cap et d'une vision pour aborder le grand défi du XXIème
siècle : la modernisation du monde arabo-islamique ou sa régression
dans un obscurantisme fanatique. L'intégrisme islamiste est
né il y a plus d'un demi-siècle en Egypte et au Pakistan.
Cette irruption violente de la religion dans la politique a d'abord
cheminé souterrainement. Elle s'est révélée
à visage découvert depuis 1979 à la faveur des
échecs subis au sein même du monde arabo-musulman par
les courants modernisateurs qui voulaient répondre au défi
de l'Occident en se plaçant sur son propre terrain (développement
économique, laïcité, etc.) Mais cette concurrence
entre les deux réponses de l'Orient à l'Occident est-elle
tranchée ? La réponse dépend aussi de nous :
au fanatisme sachons opposer la détermination mais aussi la
grandeur et la générosité.

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On ne peut pas construire une paix durable sans prendre
en compte non seulement l'intérêt des peuples mais aussi
leur dignité et leur identité même. |
Je ne me lasserai jamais de répéter qu'il
est nécessaire de concevoir une paix allant de la Méditerranée
au Golfe pour mettre un terme à deux conflits qui exacerbent
les souffrances et les frustrations : le conflit israëlo-palestinien
et la prolongation depuis plus de dix ans de l'embargo sur l'Irak.
On ne peut pas construire une paix durable sans prendre en compte
non seulement l'intérêt des peuples mais aussi leur dignité
et leur identité même. Le peuple palestinien doit disposer
d'un Etat viable. Celui-ci sera la meilleure garantie de la sécurité
à laquelle Israël a droit. L'Irak enfin doit pouvoir retrouver
la voie d'un développement pacifique. Pour en arriver là,
il faudra surmonter la tentation de chercher une solution à
des problèmes irrésolus depuis longtemps par une
perpétuelle fuite en avant dans la création de nouveaux
rapports de forces que la perspective d'une confrontation globale
avec le monde musulman rendrait de plus en plus précaire. Aidons
au contraire à la modernisation du monde arabo-musulman en
n'oubliant jamais qu'il n'a pas seulement besoin de technologies et
de développement mais aussi de dignité et de légitime
confiance en lui. C'est ce tournant là qui permettra la dédiabolisation
de l'Amérique dans le monde arabo-musulman. C'est là
une responsabilité des Etats-Unis mais aussi de la communauté
internationale tout entière. En particulier ce peut être
le rôle d'une France qui affirmerait à nouveau avec force
sa vocation à défendre les valeurs de la citoyenneté
et, au dehors, le dialogue plutôt que le choc des civilisations.

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la petitesse d'hommes politiques hélas nombreux,
pour lesquels la France n'aurait plus rien à dire |
C'est là qu'apparaît la petitesse d'hommes
politiques hélas nombreux, pour lesquels la France n'aurait
plus rien à dire, sinon à se couler dans le moule de
décisions prises ailleurs en fonction de considérations
pas toujours pertinentes et d'intérêts qui ne sont pas
forcément les nôtres. Cette attitude de renoncement est
grave car elle méconnaît, outre la vocation de la France,
nos intérêts de sécurité propres et la
relation profonde et ancienne que notre pays depuis deux siècles
a établie avec la rive sud de la Méditerranée
- Maghreb et Proche-Orient - et dont témoigne la présence
sur notre sol de quatre à cinq millions d'hommes et de femmes
de tradition musulmane. La France ne peut abandonner à quiconque
le soin de déterminer la manière de traiter ces graves
problèmes, car il y a des remèdes qui pourraient être
pires que le mal. L'indépendance - faut-il le rappeler - n'exclut
nullement la coopération. En France aussi, la culture de "la
haine" peut susciter chez une poignée de marginaux, souvent
délinquants multirécidivistes, des comportements suicidaires.
Ainsi Khaled Kelkal à Lyon en 1995 et plus récemment
à Béziers, l'attaque au lance-roquette de voitures de
police par un forcené qui, aux dires même de sa famille,
se considérait par avance comme un "martyr de l'Islam".

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encourager, en France même, l'élan vers la
modernisation du monde arabo-musulman tout entier qui est le véritable
enjeu de la période à venir |
Ce sont ces réalités là qu'il faut
avoir présentes à l'esprit, si nous voulons, dans un esprit
de responsabilité, garantir le plus efficacement la sécurité
des Français. Nous le ferons d'autant mieux que nous saurons
porter, en France et dans le monde, le message de la citoyenneté.
Sur son sol, la République doit concevoir une politique d'accès
à la citoyenneté qui permette aux centaines de milliers
de jeunes dont les parents sont nés outre-Méditerranée
de réussir leur vie dans la société française.
Ainsi une préparation systématique et rémunérée
aux concours de la fonction publique offerte à tous ceux qui
en ont la capacité pourrait multiplier de véritables modèles
de réussite. Par ailleurs, la consultation que j'ai engagée
en octobre 1999 avec les différentes sensibilités de l'Islam
en France, sur la base d'une déclaration sans ambiguïté,
doit se poursuivre afin que le bon grain soit séparé de
l'ivraie : les autorités spirituelles musulmanes ont pris à
ce sujet une position claire dont il faut se féliciter. La République
offre à l'Islam un cadre qui l'amènera inévitablement
à séparer ce qui relève de la spiritualité
de ce qui relève de la raison naturelle, domaine qui est, par
excellence, celui du débat démocratique. Ainsi pourrons-nous
encourager, en France même, l'élan vers la modernisation
du monde arabo-musulman tout entier qui est le véritable enjeu
de la période à venir.
Au dehors de ses frontières la France doit continuer
à oeuvrer pour que soit reconnue la multipolarité du monde.
C'est l'intérêt même des Etats-Unis, car la grande
nation qu'ils sont n'a pas les moyens d'être, dans la longue durée,
un empire universel. Au faite de la puissance où ils sont parvenus,
la maîtrise qui accompagne toute vraie grandeur contribuera plus
au rayonnement des Etats-Unis qu'un déchaînement militaire
aveugle qui ferait le jeu des terroristes. En tenant les deux bouts
de la chaîne, nous n'offrirons pas seulement aux Français
la meilleurs police d'assurances en matière de sécurité
mais nous aiderons nos amis de par le monde à relever le grand
défi du XXIème siècle. Ce n'est pas seulement
notre pays en effet, mais c'est le monde entier qui a besoin d'un cap
afin que nous puissions léguer à nos enfants une société
simplement humaine.
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