Intervention de Jean-Pierre Chevènement
Meeting du 5 novembre à La Mutualité
« La gauche et la mondialisation »
La grande nouvelle jeudi dernier a été la reprise de l’économie américaine avec un rythme de croissance de 7,2 % au troisième trimestre. Cette annonce du « salut par l’Amérique » a été reçue avec enthousiasme et sans aucun esprit critique :
Personne n’a relevé l’asymétrie caractéristique de l’actuelle mondialisation entre les deux rives de l’Atlantique : les Etats-Unis et l’Europe vivent dans des mondes différents, où les lois de l’économie ne s’appliquent pas de la même manière du fait de l’étalon-dollar qui, dans un système de changes flottants, délivre les Etats-Unis des contraintes de la solvabilité qui pèsent d’autant plus lourdement sur l’Union Européenne que celle-ci s’est attachée deux boulets à ses pieds : l’indépendance de sa Banque Centrale et le pacte de stabilité budgétaire.
1. La FED maintient des taux d’intérêts réels égaux à zéro alors que la Banque Centrale Européenne maintient les siens à 2 %. La consommation des Etats-Unis a repris, celle des achats de logement en particulier avec des prêts hypothécaires renégociés à la baisse.
2. L’Administration Bush a opéré une stimulation budgétaire équivalent à six points de PIB :
- Le budget fédéral des Etats-Unis est passé d’un excédent de 1,5 % à un déficit de 4,5 % (soit 450 Milliards de dollars) alors que le pacte de stabilité budgétaire limite à 3 % du PIB les déficits dans la zone euro.
Les 280 millions de consommateurs américains jouent ainsi le rôle « d’acheteurs en dernier ressort ». L’économie mondiale fonctionne comme une pyramide inversée reposant sur la pointe : 1,2 milliards d’hommes vivent sous le seuil de la pauvreté. 54 pays sont plus pauvres aujourd’hui qu’en 1990 selon Kofi Annan. 800 millions d’hommes n’ont pas accès à l’eau potable. 125 millions d’enfants ne vont pas à l’école. L’Afrique attire à peine 1 % des investissements directs mondiaux. Les équilibres naturels sont rompus (eau, air, sols, matières premières). Le climat se dégrade du fait de l’émission de gaz à effet de serre. Le long terme est négligé. La logique financière domine la production. Les services publics sont sacrifiés. Et on demande aux consommateurs américains déjà surendettés, et le plus souvent gavés, de s’endetter encore, tels des marathoniens dopés à l’EPO, pour faire repartir la croissance, à travers une orgie de consommation qui évoque plus le Bas Empire romain que les festins de Pantagruel qu’arrosait, outre le vin d’Anjou, une riante philosophie !
3. Cette orgie de consommation encore gonflée par les dépenses militaires, n’est rendue possible que par un déficit commercial de 500 Milliards de dollars financé par l’émission de bons du Trésor américains : privilège du dollar, privilège du seigneur !
- les Etats-Unis captent plus de 75 % de l ‘épargne mondiale ;
- les flux de capitaux vont du Sud vers le Nord : 200 Milliards de dollars en 2002 ;
- la dette extérieure américaine (≥ 6.000 Milliards de dollars) est le double de celle, pourtant astronomique des Pays en voie de développement !
- la dépréciation du dollar atteint 30 % en un an et demi par rapport à l’euro →(stimulation des exportations américaines et chinoises – accélération des délocalisations en Europe).
La mondialisation qui s’est mise en place sous l’impulsion des Etats-Unis depuis les années 60-70 obéit ainsi à des règles du jeu biaisées. Elle est –et c’est le point essentiel- un phénomène politique plus qu’économique.
a) la suspension de la convertibilité or du dollar et les changes flottants ont consacré depuis 1973 le privilège du dollar ;
b) le libre-échangisme généralisé mis en place sous l’égide du GATT et de l’OMC aboutit à une « recolonisation » du monde par les multinationales ;
c) la « deuxième mondialisation » ne ressemble donc pas à la première : les écarts de salaires peuvent aller de un à vingt entre des industries concurrentes (ainsi la Chine et les Etats-Unis), et surtout l’étalon-dollar a remplacé l’étalon-or. Tout se passe comme si chaque année les Etats-Unis percevaient un droit de seigneuriage égal à 600 Milliards de dollars.
d) la deuxième mondialisation ne peut se comprendre en dehors du rôle de l’Hyperpuissance en son cœur : Derrière :
- le FMI et la Banque Mondiale
- le pétrole et le rôle des « majors »
- le contrôle de l’information à travers les médias ;
- le monopole de la coercition militaire,
il y a toujours la puissance américaine, l’Etat américain,
Il y a ainsi un lien, un fil rouge, qui va du krach financier de Wall Street à la guerre en Irak qui n’était nullement rendue nécessaire par la lutte contre le terrorisme, bien au contraire. Ce lien c’est la surenchère opérée par l’Hyperpuissance confrontée à l’évaporation de 13.000 Milliards de dollars, à la crise de confiance, aux déficits abyssaux et à la pyramide de l’endettement. La guerre en Irak voulait dire : nous sommes les maîtres du monde jusqu’à la fin du XXIe siècle ! Vous êtes obligés de nous faire confiance !
Le but, partiellement atteint, était de faire repartir les indices boursiers à la hausse ! Or, c’est cette confiance-là qui est aujourd’hui ébranlée par l’enlisement des Etats-Unis au Moyen-Orient et par la fragilité intrinsèque de l’économie américaine et mondiale : abîme des déficits, pyramides de l’endettement des Etats, des entreprises et des ménages.
Il y a un moyen de sortir de cette crise : par l’organisation d’une nouvelle donne à l’échelle mondiale. Mais il y a un préalable en ce qui concerne la riposte d’une gauche digne de ce nom, non pas tant quant à la forme (mobilisation citoyenne ou plate-forme politique : les deux sont nécessaires) mais quant au fond.
Notre riposte doit être d’abord politique parce que la mondialisation est de nature politique. Nous devons éviter un antiaméricanisme de principe, car la crise systémique touche aussi les Etats-Unis et nous devons trouver un soutien dans la tradition démocratique américaine en nous appuyant sur des valeurs universelles qui puissent être comprises dans le monde entier et en particulier sur les deux rives de l’Atlantique.
Aucune réforme d’envergure ne sera possible :
- ni dans l’ordre économique, monétaire, financier
- ni dans l’ordre commercial
- ni en matière d’environnement et de lutte contre le réchauffement de climat
- ni en matière d’organisation internationale multilatérale,
si l’Hyperpuissance n’est pas amenée à composer car :
- c’est l’Administration américaine, appuyée sur les couches inféodées d’Europe et du Japon, qui refuse la réforme du FMI qui permettrait de remettre les pendules à l’heure et la croissance au service du développement ;
- c’est l’Administration américaine appuyée sur les Firmes multinationales qui veut promouvoir à l’OMC un libre-échangisme sans règle ni limite ;
- c’est l’Administration américaine qui refuse la signature du protocole de Kyoto sur la limitation de l’émission de gaz à effet de serre ;
- c’est l’Administration américaine qui, en refusant la signature du traité d’interdiction des essais nucléaires et en déclenchant une guerre préventive en Irak, encourage la prolifération nucléaire ;
- c’est l’Administration américaine qui refuse à l’ONU de se plier à la légalité internationale, sauf si l’ONU accepte de se laisser instrumenter par elle.
L’arrogance de l’Administration américaine s’exprime en tous domaines : En matière monétaire : « le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème » ; en matière diplomatique : « c’est la mission qui définit la coalition » : adieu au multilatéralisme ! En matière militaire : « l’armée américaine est là pour faire la cuisine, les armées alliées pour faire la vaisselle ».
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La gauche doit être capable de faire mûrir une alliance de progrès entre les forces démocratiques au Nord et les grands pays du Sud dont l’émergence, à travers le G22 a été le fait marquant du sommet de Cancun. Pour amener l’Hyperpuissance à composition, il faut maintenir et renforcer ce qu’on a appelé le camp de la paix (l’axe Paris-Berlin-Moscou-Pékin appuyé sur l’immense majorité des pays du Sud) et définir en tous domaines une plate-forme de mesures pratiques dont puissent s’inspirer des gouvernements progressistes pour promouvoir une nouvelle donne à l’échelle mondiale.
1. La première mesure concerne la réforme voire le remplacement du FMI par la BRI et la Banque Mondiale pour créer un Fonds de financement du développement permettant de satisfaire les besoins prioritaires des pays du Sud : eau potable – agriculture – éducation – santé – infrastructures de transport. Ces investissements ne sont rentables qu’à très long terme. Il faut les financer par des dons. Pour alimenter ce fonds, on peut penser à la taxe Tobin mais la mesure la plus pratique et la plus immédiatement opérationnelle serait la création de droits de tirage spéciaux par une réforme des statuts du FMI déjà proposée mais à laquelle s’opposent les Etats-Unis. Seule une crise grave permettra de les faire revenir sur cette opposition. Ces fonds pourraient être mis en œuvre à travers une Banque Mondiale régionalisée.
2. Cette première mesure serait complétée par un accord monétaire visant à définir des parités réalistes et des bandes de fluctuations resserrées autour des principales monnaies : dollar- euro – yen – yuan. C’est le seul moyen d’éviter la guerre des monnaies.
3. Des règles du jeu loyales impliqueraient aussi l’introduction de clauses sociales et environnementales à l’OMC. Les grands pays émergents seraient ainsi encouragés à développer leur marché intérieur et un système de protection sociale moderne.
4. Enfin l’Europe devrait cesser de relayer la mondialisation libérale à travers une Banque Centrale indépendante qui laisse l’euro s’envoler et asphyxier notre économie, un pacte de stabilité budgétaire étouffant et d’ailleurs qualifié d’ « absurde » par M. Prodi, une politique de la concurrence qui tue la politique industrielle, comme on le voit dans l’affaire Alstom, et enfin une défense subordonnée à l’OTAN.
Il est temps de lever le drapeau d’une Europe européenne au service de ses peuples et non plus une Europe inféodée, au service du capital financier. Il est temps de réformer les statuts de la Banque Centrale Eeuropéenne, d’assouplir le pacte de stabilité budgétaire, ce qui implique le rejet d’une soi-disant Constitution européenne qui prédétermine dans un sens ultralibéral le contenu des politiques européennes : monnaie forte qui étouffe la croissance, politique libre-échangiste qui nous laisse démunis et voue notre continent à un chômage de masse structurel et à un déclin inévitable. Il est temps de restaurer une préférence communautaire pour enrayer la désindustrialisation galopante.
Il est temps de faire surgir, autour du couple franco-allemand, une Europe à géométrie variable qui soit un acteur stratégique dans les domaines industriel, technologique, militaire et politique. Ainsi seulement pourra s’élever une voix européenne indépendante, porteuse des valeurs universelles de liberté, de laïcité, d’égalité et de fraternité internationale, dans un monde que nous voulons résolument multipolaire et ouvert au dialogue.
C’est la seule manière d’offrir une perspective autre que la crise et la guerre de civilisations où nous précipite la politique aveugle de M. Bush. N’oublions pas que la première mondialisation a conduit à 1914 ! La montée des intégrismes aujourd’hui (intégrisme islamiste ou intégrisme libéral des « néo-cons’ » américains) est aussi redoutable que celle des nationalismes en quête d’hégémonie avant 1914. Le combat pour les valeurs universelles et pour le dialogue des civilisations est plus actuel que jamais. C’est celui des nouvelles générations. Mais ce combat doit être instruit par la réflexion et par l’expérience. Faisons résonner à nouveau la voix de Jaurès : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. » Mais faisons que l ‘appel qu’il lança dans la cathédrale de Bâle en 1912 à « faire reculer les foudres de la guerre » n’intervienne pas trop tard. La gauche se régénérera non pas sur une ligne gestionnaire mais seulement si elle sait donner un sens et des repères à un monde qui en manque si cruellement, pour organiser une « nouvelle donne » et remettre le développement sur la tête, au service de l’Homme. .