Jean-Pierre Chevènement,
président du MDC : « L'euro risque d'affaiblir la démocratie »
La
Tribune - édition du 28/05/2001
Bien
qu'il reconnaisse que l'euro a permis de créer une zone de stabilité en
mettant fin aux dévaluations compétitives, l'ancien ministre réclame le
report du passage à l'euro fiduciaire. Il considère que les conditions de créer
une démocratie transnationale à l'échelle des douze pays de la zone euro
n'existent pas. Aussi l'euro risque-t-il d'affaiblir la démocratie en éloignant
les citoyens des centres de décisions, et en appauvrissant les repères qui
fondent un ordre social légitime.
« La Tribune ». Vous vous êtes déclaré récemment
contre le passage à l'euro fiduciaire. N'avez-vous donc pas changé d'opinion
sur la monnaie européenne ?
J.-P.
Chevènement. J'ai effectivement souhaité le report du passage irréversible le
17 février 2002 à l'euro fiduciaire. L'euro existe déjà : le franc comme le
mark sont des subdivisions de l'euro. Les avantages de l'euro sont déjà là.
Il n'y a que des inconvénients à la conversion forcée des billets et des pièces.
Les banques sont beaucoup mieux placées pour faire des opérations de
conversion que les particuliers. Je me mets à la place des citoyens et je
mesure les très grandes difficultés que vont connaître des millions d'entre
eux pour s'adapter à une monnaie entièrement nouvelle, déconnectée de toute
réalité culturelle et historique propre à chacun des pays concernés. La
division par 6,55957 n'est pas une opération facile et représentera un défi
pour chacun d'entre nous. Défi particulièrement difficile à relever pour les
personnes âgées, celles qui ont un petit budget... Un sondage qui vient d'être
publié montre qu'une majorité de femmes, elles qui « font les courses » à
90 %, ne souhaite pas qu'on abandonne les pièces et les billets en francs.
Malgré vos réticences, vous avez déclaré que
l'euro, introduit en janvier 1999, a créé une zone de stabilité...
Certes.
On en a fini avec les dévaluations compétitives. C'est le premier avantage que
je vois à l'euro. Le deuxième est que la parité de l'euro s'est établie à
un niveau plutôt faible mais tout à fait avantageux pour l'économie. Cette
parité favorise la croissance. Beaucoup d'entreprises sont incitées à
investir compte tenu des coûts relativement bas dans la zone euro. C'est un
avantage qui n'est pas suffisamment souligné. Je ne me range absolument pas
parmi la cohorte des pleureuses qui, depuis déjà maintenant deux ans, se
lamentent du cours trop faible de l'euro. C'est plutôt une bonne chose et j'espère
que le cours de l'euro ne remontera pas trop, le jour où la politique monétaire
américaine changera. Ce jour-là, je serai inquiet, compte tenu de ce que sont
les statuts de la Banque centrale européenne.
Mais
il subsiste néanmoins un problème politique majeur : l'euro reste un pari sur
la cohésion durable des pays qui l'ont adopté depuis le 1er janvier 1999. Ce
pari ne doit pas conduire à une fuite en avant dans une Europe fédérale qui
étoufferait inévitablement la démocratie. Pour que, dans le long terme, les
pays de la zone euro puissent maintenir leur cohésion, il faut un dialogue
politique beaucoup plus intense avec une coopération renforcée en vue d'une
certaine harmonisation fiscale et d'une capacité à mener en commun des
politiques budgétaires contracycliques.
Vous avez déclaré qu'avant le basculement à
l'euro il faudrait réformer le statut de la Banque centrale européenne.
Qu'entendez-vous par là ?
Toute
réforme de ses statuts devrait assigner comme objectif à la Banque centrale
européenne non pas seulement le maintien de la stabilité, mais aussi la
croissance et l'emploi à l'échelle européenne. Cela ne ferait qu'aligner la
BCE sur le modèle de la Fed. Il faut également une meilleure organisation de
la coopération intergouvernementale. Mais je ne suis pas pour autant favorable
à ce que l'on construise une fédération autour d'un noyau dur à partir de l'euro.
Les conditions de créer une démocratie transnationale à l'échelle des douze
pays de la zone euro n'existent pas. Et puis ce serait ressusciter des anciennes
frontières à l'intérieur de l'Europe. Le traité de Nice permet une coopération
renforcée.
Cette coopération existe aujourd'hui, même si
c'est de façon un peu informelle...
Oui,
mais en dehors de quelques avancées en matière fiscale, on n'en a pas vu très
clairement le résultat. Le débat est excessivement polarisé autour du dogme
de la stabilité budgétaire, des engagements souscrits de manière
pluriannuelle pour encadrer l'évolution des finances publiques dans chaque
pays. Jusqu'à présent, cela s'est bien passé, parce qu'il y avait un taux de
croissance relativement élevé, mais le jour où la conjoncture se
retournerait, il y aurait certainement matière à débat. On se plaint beaucoup
de la perte des repères. Celle-ci va s'accélérer avec le passage à l'euro
fiduciaire qui rompra le lien que chaque citoyen entretient, à travers sa
monnaie, avec sa nation et à travers la notion de citoyenneté conçue comme un
ensemble indissociable de droits et de devoirs. Permettez à l'ancien ministre
de l'Intérieur de vous dire à quel point les repères, dans la culture, l'éducation,
sont nécessaires à la démocratie. Ces repères simples que sont le sentiment
d'un destin partagé, le sentiment d'une Histoire commune et d'un enracinement
collectif dans l'avenir, sont constitutifs de la loi démocratique qui repose
sur l'acceptation par la minorité du fait majoritaire. La démocratie ne peut
fonctionner que dans le cadre d'une communauté politique historiquement
constituée. On nous propose un saut dans le noir. Je crains qu'un monde sans
repères nous rapproche de ce que je considère comme le risque majeur dans nos
sociétés, c'est-à-dire l'anomie, l'absence de loi, ou si vous préférez
l'anarchie. Je me demande si on ne joue pas aux apprentis sorciers.
Un
repère européen ne vaut-il pas un repère national ?
L'euro
n'est pas un repère. Il suffit de regarder ces billets. L'Europe, on ne sait
pas ce que seront ses contours, on voit bien qu'avec l'élargissement, elle est
plus difficilement dirigeable. Dirigée par qui d'ailleurs ? L'opacité du
processus de décision est complet. Il n'y a pas d'intérêt à favoriser l'éloignement
des centres de décisions par rapport aux citoyens. La démocratie c'est ce qui
fonde aujourd'hui un ordre social légitime. Et le jour où il n'y aura plus de
démocratie, il y aura inévitablement le désordre.
L'euro
menace-t-il, alors, la démocratie ?
L'euro
risque d'affaiblir la démocratie. Car objectivement, il éloigne les citoyens
des centres de décisions. C'est un pari sur la cohésion politique durable des
douze pays membres. Pari difficile que je suis partisan de relever
intelligemment et non pas dans la précipitation.
Est-ce que l'euro permet de rétablir un équilibre
entre les puissances européenne et nord-américaine, ou bien est-ce illusoire ?
A
mes yeux, c'est illusoire. Vouloir faire de ce côté-ci de l'Atlantique l'équivalent
de ce que sont les Etats-Unis de l'autre ne me paraît pas un dessein réaliste.
L'euro n'équilibre pas le dollar, on le constate tous les jours, parce que la
puissance américaine est à la fois économique et monétaire, diplomatique,
militaire, culturelle et en définitive politique. Les Etats-Unis se considèrent
comme la clé de voûte unique de l'équilibre mondial. Est-ce que cela peut
changer ? Une certaine multipolarité finira bien par émerger. Par conséquent,
l'Europe doit s'organiser. Mais elle doit s'organiser démocratiquement, elle
doit se construire politiquement à travers le débat et pas d'une manière
technocratique autour d'un modèle fédéral qui répond à la tradition
allemande. C'est par la démocratie que nous irons vers un monde multipolaire où
l'Europe pourra faire entendre sa voix. Mais on ne fera pas de l'Europe la réplique
des Etats-Unis d'Amérique. J'ajoute que la France, en tant qu'héritière d'une
longue histoire et d'une grande langue de culture et de civilisation, n'a pas
intérêt à ce que cette Europe-là dans laquelle l'anglais serait la langue
unique voie le jour. Nous devons défendre la nation républicaine parce qu'elle
est le lieu par excellence de la démocratie et de la transmission de la mémoire,
de la culture, des valeurs. C'est une illusion de penser que l'on peut
construire sur une table rase. A propos de l'euro, il sera très difficile de
passer d'une monnaie qui a quelque chose à voir avec notre identité
historique, à une monnaie qui est complètement déconnectée du réel. Sur ces
billets, vous ne voyez que des ponts qui n'enjambent aucune rivière, des façades
aveugles, des fenêtres qui donnent sur le vide... Pas de référence à
l'Histoire puisque le thème donné aux concepteurs de l'euro, c'était l'art
abstrait d'un côté, et l'histoire de l'architecture de l'autre. On est très
loin des réalités vécues par les citoyens ! C'est une construction de
banquiers centraux. Les avantages techniques de l'euro existent déjà, mais il
n'y a plus que des inconvénients à attendre de la conversion précipitée des
pièces et des billets en euros.
Trois
ans depuis 1999, n'est-ce pas suffisant ?
Non.
Il faut savoir donner aux citoyens et aux usagers le temps de s'habituer. Nous
ne sommes pas bien préparés à l'euro. D'autres pays le sont encore moins.
Beaucoup de problèmes sont sous-estimés en matière de sécurité. Le problème
des transports de fonds se posera de manière aiguë. J'ai déjà évoqué les
problèmes de la contrefaçon : il est évident qu'une grande monnaie à
vocation mondiale sera une tentation forte pour toutes les mafias. Pour chaque
personne prise en particulier, il va se poser des problèmes de confiance. La
monnaie est le symbole de la confiance. On n'y touche pas impunément !
C'est un combat perdu d'avance...
Je
sais que les dirigeants français ne vont pas changer d'avis. Mais les
dirigeants allemands pourraient en décider autrement. Vous avez peut-être
remarqué que l'opinion publique en Allemagne est très partagée et plus réticente
encore que l'opinion publique française. Il serait préférable qu'il y ait un
réflexe de bon sens de la part de tous les dirigeants européens et qu'ils se
posent la question de l'avantage que va nous apporter cette conversion
obligatoire. Objectivement, il n'y en a pas, hormis les facilités pour voyager
à l'intérieur de l'Union européenne. Alors, il y a peut-être une arrière-pensée
: en supprimant le franc, veut-on effacer jusqu'au souvenir de la France ?
En 1992, vous disiez « je ne suis pas contre
l'Europe mais pour une autre Europe que celle de Maastricht ». Neuf ans après,
quelle est l'Europe que vous souhaiteriez voir se mettre en place ?
Je
constate quand même que, depuis 1992, un risque a été évité, celui du rétrécissement
de l'Europe à un noyau dur à cinq ou six comme le proposaient en 1994 les
dirigeants de la CDU, MM. Schaüble et Lammers. Et le processus de l'élargissement
se développe. Mais en même temps que l'Europe s'élargit, on se rend bien
compte qu'elle ne peut plus fonctionner selon le modèle Monnet-Schumann. A
partir de là, deux voies se présentent : il y a ceux qui veulent l'Europe fédérale,
et ceux qui se définissent comme euroréalistes et qui sont prêts à avancer
en direction de coopérations renforcées, qui souhaiteraient dans certains
domaines stabiliser l'acquis communautaire et redonner au niveau national une
certaine autonomie et faire en sorte que la souveraineté reste au niveau des
Etats. Il faudrait cesser de faire de l'Europe un substitut aux idéologies défuntes.
L'Europe est souhaitable, mais au-delà de l'Europe, il y a le monde. Et on ne
peut pas oublier par exemple, nous, Français, que le destin du Maghreb a une
importance absolument vitale pour nous. Je suis partisan d'une Europe qui soit
une union de nations comme l'avait dit Lionel Jospin en mars 1999 dans son
discours de Milan. C'est le seul moyen de préserver la démocratie et le rôle
de la France en Europe, dans l'intérêt de l'Europe elle-même.
Propos
recueillis par Gilles Bridier et Delphine Girard
Débat
autour de la notion de fédération
La
Tribune - édition du 28/05/2001
« La Tribune ». La mise en place d'une Europe
monétaire aurait-elle dû être précédée par autre chose ?
J.-P.
Chevènement. J'ai toujours pensé que l'Europe aurait dû se faire d'abord par
la voie politique, c'est-à-dire par la voie du dialogue entre les nations qui
composent l'Europe sur un projet qui nous soit commun. Naturellement, il aurait
fallu faire surgir d'abord un espace public de débat structuré à l'échelle
de l'Europe. Celui-ci n'existe pas encore. Il n'y a pas un peuple européen
unique. Il y a, en Europe, une trentaine de nations. C'est une réalité
historique qu'on ne peut pas changer. Donc il faut aller vers toujours plus de
solidarité, de compréhension, de dialogue entre les nations européennes.
C'est là le pari que nous devons relever. Là où je discerne une ambiguïté,
c'est que, pour un certain nombre d'hommes politiques et de gouvernements je
pense en particulier au gouvernement allemand la monnaie unique suppose le saut
dans une fédération dont les conditions de possibilité ne sont pas réunies.
Une fédération ôterait de sa légitimité au Conseil des ministres, émanation
des gouvernements démocratiquement élus dans chaque pays, et constituerait une
régression du point de vue de la démocratie. Le Parlement européen en effet
ne peut être au mieux qu'un forum utile, il n'est pas le lieu de formation
d'une volonté générale. Donc en voulant faire de la Commission un
gouvernement qui procède du Parlement européen, on réaliserait en réalité
un tour de passe-passe dont la démocratie ferait les frais. C'est le grand
danger de la proposition Schröder, qui correspond peut-être à un intérêt
allemand mais pas à l'intérêt d'une démocratie vivante en Europe. Il y a
dans cette proposition un déplacement complet de la source de la légitimité démocratique
et à mon sens cela ne peut pas marcher. La proposition Schröder nous fait
prendre des vessies pour des lanternes : il n'y a pas aujourd'hui un espace
public de débat structuré à l'échelle européenne qui rendrait acceptable à
la minorité la règle de la majorité.
On
utilise de plus en plus le concept de fédération d'Etats nations. Comment le définissez-vous
?
C'est
un oxymore, expression qui décrit la juxtaposition de deux mots dont le sens
est contradictoire. Lionel Jospin et Jacques Chirac ont employé ce concept, le
reprenant à Jacques Delors qui en est l'inventeur. Mais jusqu'à présent seule
une obscure clarté tombe de la bouche de nos dirigeants. En même temps, il y a
là une concession faite d'emblée à M. Schröder et à M. Fischer puisque l'on
emploie le mot de fédération avant même d'avoir expliqué que les conditions
de la naissance d'une fédération n'existent pas puisqu'il n'y a pas de peuple
européen ni d'espace public structuré à l'échelle européenne. On aurait
attendu de nos dirigeants plus de rigueur dans l'expression, qu'ils soulignent
que la démocratie qui s'exprime dans le cadre national ne peut pas être
remplacée ou dépassée par une espèce de tour de magie. Je crois que l'Europe
est déjà plus qu'une confédération mais elle n'est à coup sûr pas une fédération.
Elle ne peut pas l'être à un terme historique prévisible.
Est-il urgent selon vous de progresser vers
l'Europe sociale et l'Europe fiscale pour accompagner l'Europe monétaire ?
Il
est souhaitable de resserrer la concertation et d'harmoniser autant que possible
des dispositions qui concernent les facteurs de production mobiles, c'est-à-dire
essentiellement le capital. Mais on ne peut pas unifier facilement les législations
fiscales de douze pays, on ne peut pas revoir les systèmes de Sécurité
sociale qui, dans chaque pays, ont une histoire. On se heurte là à des réalités
profondément enracinées. Pour souhaitable qu'elle soit, l'harmonisation de
certaines dispositions en matière fiscale n'est pas aussi nécessaire qu'on l'a
souvent prétendu. Il y a une certaine viscosité des facteurs de production qui
fait que, quelle que soit la législation fiscale en vigueur, les entreprises y
regardent à deux fois avant de décider d'une délocalisation. Nous devons
faire en sorte que cette harmonisation s'opère aussi dans le respect du modèle
social dont on se réclame au niveau européen. Il n'est pas nécessaire d'aller
vers une totale harmonisation, mais seulement vers une harmonisation partielle
comme par exemple de la fiscalité sur l'épargne. En prenant garde toutefois
que cela n'aggrave pas les différences de traitement entre le travail et le
capital.
Fidélité
et efficacité
La
Tribune - édition du 28/05/2001
Le
24 avril dernier, l'ancien ministre redevenu président du Mouvement des
citoyens (MDC) et maire de Belfort, héraut d'un « non de gauche » au traité
de Maastricht en 1992 et à la monnaie unique, a de nouveau détonné dans le
paysage politique où, à gauche comme à droite, on a commencé le compte à
rebours pour être prêt à accueillir l'euro fiduciaire au 1er janvier
prochain. Faisant fi du politiquement correct, Jean-Pierre Chevènement réclame
le statu quo et donc le report du passage au tout-euro, pour laisser à chaque
citoyen le temps de s'habituer à son rythme à la monnaie européenne. Pour
justifier cette revendication, l'ancien ministre de la Recherche, de
l'Industrie, de l'Education nationale, de la Défense et de l'Intérieur brandit
les résultats d'un sondage Louis HarrisFitoussi Conseil selon lequel 51 % des
femmes — et jusqu'à 2 sur 3 dans le Nord, l'Est et l'est du Bassin parisien
— sont opposés à l'utilisation de pièces et billets en euros.
Si près de la date du basculement et alors que
douze pays sont impliqués, son nouveau combat semble perdu d'avance. Malgré
tout, Jean-Pierre Chevènement, républicain dans l'âme et à ce point défenseur
de la souveraineté nationale qu'il fut rejoint par des « gaullistes de gauche
» à la création du Mouvement des citoyens, ne change pas de registre. Tant
par fidélité à ses idées que par recherche d'efficacité. Car son opposition
à l'euro fiduciaire lui permet, grâce à la référence à un dossier auquel
aujourd'hui tous les Français sont sensibilisés, de consolider son refus d'une
fédération européenne qui équivaudrait pour lui à une régression de la démocratie.
Et de susciter un regain d'intérêt parmi les Français que le passage à l'euro
inquiète.
G.B.